Toujours plus loin

Return hubs : sous-traiter l’expulsion

Après l’odieux Pacte européen sur la migration et l’asile, Bruxelles entend franchir un nouveau cap dans le harcèlement des personnes en migration. Son prochain outil : le « règlement retour ». Un texte qui propose de renvoyer des gens vers des pays dont ils n’ont pas la nationalité, dans lesquels ils ne sont probablement jamais allés et sans leur consentement.

« Une généralisation à l’échelle européenne des politiques anti-migratoires les plus dures. » C’est ainsi qu’Anna Sibley, juriste au Gisti1, résume le récent tournant pris par l’Union européenne (UE) en matière de politique migratoire. Le 26 mars dernier, le Parlement européen a donné son feu vert à l’ouverture des négociations sur le « règlement retour », un texte qui s’inscrit dans le prolongement du Pacte européen sur la migration et l’asile2. Ce énième tour de vis répressif est présenté comme un moyen d’accélérer et de simplifier les expulsions de personnes irrégulières sur le sol européen. Dans ses dispositions, outre la systématisation du placement en rétention et l’allongement de l’enfermement de 18 à 24 mois, on trouve aussi la création de « return hubs » (plateforme de retour) dans des pays tiers. « Il s’agit de permettre le renvoi, vers un pays tiers, de personnes faisant l’objet d’une décision de retour3, sur la base d’un accord conclu soit par l’UE, soit par un État membre, avec ce pays tiers », poursuit Anna Sibley. Ainsi, sous couvert de répondre au manque supposé de coopération des pays d’origine ou à l’impossibilité matérielle d’exécuter certains renvois, Bruxelles redessine les frontières de la notion de « pays de retour ». Une personne pourrait être expulsée vers un pays dont elle n’a pas la nationalité, dans lequel elle n’a jamais vécu, qu’elle n’a peut-être même jamais foulé, sans que son accord ne soit requis. À charge pour ces États tiers de « gérer » les populations renvoyées d’Europe…

D’inspiration italienne

« Que vont faire ces pays des personnes qu’ils reçoivent ? Les expulser à leur tour ? Les placer en détention ? » s’interroge Anna Sibley. En l’état, le règlement est flou sur ce point. Mais déjà en 2023, Bruxelles observait avec intérêt une initiative venue de son flanc méridional : à l’époque, la présidente du conseil italien Giorgia Meloni et le Premier ministre albanais Edi Rama venaient de sceller un accord prévoyant le transfert des personnes secourues en Méditerranée par des navires italiens vers des structures installées de l’autre côté de l’Adriatique. « Concrètement il s’agissait de les intercepter avant même qu’elles aient posé le pied en UE, et d’externaliser hors d’Italie le traitement de leur demande d’asile », explique Anna Sibley.

« Les camps en Albanie offrent finalement un avant-goût très concret de ce que pourrait permettre le règlement retour »

Dans la foulée, deux camps sont ouverts dans les villes albanaises de Shëngjin et de Gjadër. Enthousiaste, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, saluait alors la capacité de Meloni à penser « hors des sentiers battus », avant d’exhorter les États membres à « tirer les leçons du protocole Italie-Albanie ».

Pourtant en 2025, le scénario italien déraille : entouré d’un flou juridique, contesté devant les tribunaux, le projet de délocalisation des demandes d’asile se heurte à plusieurs décisions ordonnant le retour en Italie des premiers groupes interceptés en Méditerranée et transférés en Albanie.

D’après ActionAid, les camps italiens en Albanie sont « les plus inhumains […] de l’histoire de la politique migratoire italienne »

Au pied du mur, Rome décide alors de convertir les sites albanais en centres de rétention pour les personnes dont la décision d’expulsion est déjà tombée. « Avec ce changement de cap, les camps en Albanie offrent finalement un avant-goût très concret de ce que pourrait permettre le règlement retour, à savoir : la délocalisation dans un pays tiers hors UE du processus d’expulsion, avec, ici, une mise en détention. »

La prison du bout de l’Europe

Et déjà, les camps italiens en Albanie sont dénoncés par les ONG. ActionAid les décrit comme « les plus inhumains […] de l’histoire de la politique migratoire italienne ». De son côté, la coalition italienne Tavolo Asilo e Immigrazione (TAI), issue d’organisations de la société civile engagées sur les questions migratoires, a conduit six missions sur place et mené des entretiens avec une trentaine de personnes. Dans un rapport publié en janvier 2026, elle fait état de conditions de vie de type carcérales : les détenus sont enfermés dans des cellules qui s’ouvrent uniquement de l’extérieur et les repas sont glissés par une fente dans la porte. Dans le camp de Gjadër, certaines spécialités médicales aussi essentielles que la cardiologie, la diabétologie ou les soins dentaires ne peuvent être traitées sur place faute d’équipements. Plus glaçant encore, les auteurs documentent l’effondrement psychique des détenus avec qui ils se sont entretenus : flot de parole continue, silence, désorientation, défiance totale ou affliction profonde. « Je prends des médicaments pour la tête depuis cinq jours. Je n’avais jamais fait ça avant. C’est un chenil. J’ai choisi un avocat au hasard sur une liste. Nous avons été abandonnés par tout le monde », témoigne l’un des détenus. Fin avril 2025, après une visite à Gjadër, la députée italienne Rachele Scarpa du Parti démocrate (centre gauche) relève 21 actes d’automutilation ou tentatives de suicide dans les treize premiers jours d’activité du centre. Une détresse aggravée par l’extraterritorialité du lieu, qui complique l’accès aux proches, aux avocats et à toute organisation autorisée à fournir de l’assistance. L’accord Italie-Albanie, peut-on ainsi lire dans le rapport du TAI, construit « une infrastructure juridique et logistique permettant de transférer les migrants dans un espace suspendu, physiquement extérieur mais juridiquement contrôlé, où la transparence est minimale et les garanties fortement réduites ».

Loin des yeux, loin des droits

La même mécanique opaque se retrouve au cœur du règlement européen sur le retour. Le réseau Migreurop, qui travaille à collecter des informations sur les politiques de mise à l’écart des personnes en migration, dénonce un texte dépourvu de « mécanisme de contrôle a priori ou a posteriori par les institutions européennes  » et l’absence de « clause de suspension en cas de violation des droits ». Pour Anna Sibley, cette gestion « offshore » de la migration risque de compliquer le travail de veille, de surveillance et d’alerte que font les associations de terrain et les ONG. « À l’intérieur de l’UE, on peut encore interpeller les institutions européennes ou envoyer un comité des Droits de l’homme vérifier ce qu’il se passe sur place. Hors Europe, ce n’est pas impossible, mais tout se complique. » D’autant que si le Gisti, via le réseau Migreurop, peut compter sur des relais locaux et des associations de terrain dans certains pays, ce n’est pas le cas partout. Anna Sibley cite le cas de l’Ouganda, avec lequel les Pays-Bas n’ont pas perdu de temps pour commencer les tractations : « Nous n’avons aucune visibilité là-bas ! On va construire un réseau, mais en attendant, il y a un risque que des choses passent sous nos radars. »

Si, pour l’heure, le règlement retour n’a pas encore été définitivement adopté, Anna Sibley fustige le choix de la forme « règlement » : « Ça n’a rien d’anodin ! Au départ, il s’agissait d’une directive, donc d’un texte que chaque État membre doit traduire dans son droit national en passant par leur Parlement. Un règlement, lui, s’applique directement !  » Une manœuvre qu’elle qualifie de « kidnapping démocratique » et qui, à quelques dispositions près, devrait se dérouler sans accroc. Le jour du vote, la droite et l’extrême droite ont fait bloc pour imposer le texte. L’alliance sent le soufre, mais ça n’a pas l’air de les déranger. À ce stade, reste plus qu’à muscler notre internationalisme, avant que ces « forteresses mouvantes, capables de muter et de se démultiplier pour devenir omniscientes  »4 ne finissent par dévorer le monde tout entier.

Gaëlle Desnos

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 Groupe d’information et de soutien des immigrés

2 Adopté en avril 2024, il entrera en application en juin 2026.

3 Une décision ou un acte de nature administrative ou judiciaire déclarant illégal le séjour d’un ressortissant d’un pays tiers et imposant une obligation de retour.

4 Formule piochée dans le bouquin de l’ami Émilien Bernard, Forteresse Europe, enquête sur l’envers de nos frontières (Lux, 2024), qui décrit avec grande acuité l’évolution glaçante des politiques migratoires européennes.

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CQFD n°252 (mai 2026)

En cette ère de hausse des prix de l’énergie, où résonnent divers appels à l’électrification, au nucléaire, CQFD s’est pris la tête sur les meilleures et pires façons de faire tourner la machine. Jean-Baptiste Fressoz nous rappelle que le renouvelable n’enterre pas le fossile, Sébastien Navarro nous parle des déchets nucléaire à Malvési. Hors numéro, répression administrative : en Europe, où fleurissent les hubs de re-migration ; et plus spécifiquement au pays de l’amour, pour les internationaux qui souhaitent officialiser leur union. On parle aussi du projet de méga-canal dans les Hauts de France, et du décolonialisme difficile en Haïti.

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