En prise avec le trafic
"Il y a longtemps que les habitants ont cessé de rêver à l’éradication des réseaux"
Le 13 novembre 2025, l’assassinat du petit frère d’Amine Kessaci, militant engagé contre le trafic de drogue, est venu brutalement rappeler que, dans les quartiers, des habitant·es se battent pour protéger les leurs. Pascale Jamoulle a suivi celles et ceux qui, avant Amine Kessaci, portaient déjà ce combat. Chercheuse en anthropologie, elle travaille sur les mécanismes de l’emprise - dans le cercle intrafamilial, dans le monde du travail, dans les mouvements new age, mais aussi dans les quartiers populaires, où elle est exercée par les réseaux de trafic de drogue. À partir de 2010, elle accompagne pendant dix ans les efforts d’un collectif d’habitant·es des quartiers Nord de Marseille, composé majoritairement de femmes, qui lutte pour desserrer cet étau. « Il y a longtemps que ses membres ont cessé de rêver à l’éradication des réseaux, mais ils veulent gagner du terrain, résister aux trafics en renforçant les instances socialisatrices - familles, écoles, centres sociaux… », écrit la chercheuse dans son livre Je n’existais plus : Les mondes de l’emprise et de la déprise (La Découverte, 2021).
« Il y a toujours un moment où le trafic paraît être une solution : pour rembourser une dette, mettre de l’argent de côté, s’offrir l’espoir d’un meilleur avenir lorsque l’on n’a rien à attendre de l’école ou des boulots qu’on nous propose. Au début, l’embrigadement se fait par les pairs, avec les amis d’enfance. On entre dans des équipes où s’exerce une division du travail très poussée. En bas de l’échelle, pour les guetteurs, ce sont de longues heures d’attente et d’ennui, très mal rémunérées. Quand on fait le calcul, on voit que les jeunes gagnent à peine plus d’un SMIC, pour des prises de risques énormes1. S’ils ne font pas bien le taf, ils reçoivent des punitions physiques du gars au-dessus d’eux. Comme d’autres systèmes d’emprise, les réseaux de trafic ont aussi des modes opératoires violents : l’infériorisation et la soumission à une hiérarchie verticale rigide, l’intimidation, la menace. Et puis si on veut grimper les échelons, il faut faire ses preuves, ce qui implique souvent d’en passer par la violence. Progressivement, il y a une perte des valeurs morales jusqu’à l’intégration des valeurs du réseau. On trouve légitime dans le cadre d’une rixe de passer à l’arme blanche et puis de passer à des armes plus conséquentes. Il y a toujours cette idée de faire ses preuves, d’exister aux yeux des chefs de réseaux. C’est cela l’embrigadement, la dépendance affective. Le “nous” du réseau prend vraiment la place du “je” et vous vous mettez à appartenir au réseau, à être sa chose. »
« L’emprise a besoin du silence pour se perpétuer. La douzaine de membres du collectif, majoritairement des mères, des sœurs et des tantes avec un proche dans le trafic, a donc commencé à se réunir tous les mois pour parler ouvertement des trafics. Ensemble, elles ont utilisé ce que j’appelle la “méthode quartier” : se déculpabiliser et s’entraider, sortir du mutisme, échanger avec les jeunes sur leurs points de deal, se mobiliser collectivement contre l’indifférence des pouvoirs publics, harceler les autorités déficientes… Elles ont aussi organisé des marches blanches pour les jeunes tués dans le quartier et élaboré des programmes de prévention.
Un été, une rixe intercités particulièrement violente (avec fusillades et meurtres) s’est approprié la cité. Le collectif s’est alors organisé pour être présent tous les jours sur l’espace public, afin de ne pas lâcher le terrain. Elles voulaient surtout éviter que les réseaux soient les seuls à occuper l’espace, qu’il y ait le moins de vide possible, car c’est dans le vide politique et social que fleurissent les trafics. »
« Oui, mais c’est toujours un processus lent. Le plus souvent, ils décrochent parce qu’un jeu d’affects et de contre-affects les en éloigne petit à petit : leur loyauté au réseau perd de sa force face aux sentiments qu’ils éprouvent envers leur copine, leur fratrie. Parfois c’est l’armée qui les en fait sortir, d’autres fois ce sont les fondamentalistes religieux. Sinon c’est par une aide très forte de la famille et des structures associatives. Ceux qui s’en sortent le plus facilement sont ceux qui gardent des socialisations à l’école, dans un club de sport, en somme dans tous les espaces en dehors des réseaux. Cela explique aussi que ces derniers s’implantent particulièrement dans les quartiers abandonnés par les services publics. »
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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Cet article a été publié dans
CQFD n°251 (avril 2026)
Alors que Macrotte se croit en pleine guerre de la reproduction et prévoit d’envoyer une lettre à tous les jeunes de 29 ans cet été, CQFD s’intéresse à ces femmes qui résistent encore et toujours à la maternité. Dans ce dossier refus de la maternité, la parole est donnée à ces résistantes du ventre et on évoque la difficulté à obtenir une stérilisation définitive quand on a un utérus. Hors dossier, reportage sur les docks de l’Estaque, où Thousand Madleens prépare une flotte pour la bande de Gaza, puis retour sur d’amères commémorations du coup d’État militaire en Argentine. Focus sur une maladie méconnue dont les victimes subissent la double peine des symptômes et d’une société maltraitante et chronique XXL d’une sortie scolaire en plein blocus, contre les suppressions de postes de profs.
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Paru dans CQFD n°251 (avril 2026)
Par
Illustré par Noam Derit
Mis en ligne le 18.04.2026
Dans CQFD n°251 (avril 2026)
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