De l’eau, pas des puces !

Grenoble : Quand la Tech accapare l’eau

En septembre dernier, la méga-usine STMicroelectronics fêtait 50 ans de production de puces électroniques à Grenoble. L’occasion pour le collectif STopMicro de rappeler en quoi ces technologies servent un monde mortifère.
illustration Alice Durot

En cette fin septembre 2023, un grand charivari a lieu devant le palais des congrès de Grenoble. À l’appel du collectif STopMicro, quelques centaines de citoyen·nes se sont rassemblé·es et frappent des casseroles et des bouteilles d’eau vides sur le sol et sur les grilles du palais, en scandant « De l’eau, pas des puces ! ». Les ingénieur·es et politiques, gêné·es par la foule et par le bruit incessant, se frayent un chemin pour rentrer là où a lieu la vraie fête, les 50 ans d’existence de l’usine STMicroelectronics1 (ST). Le bébé du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) est une fierté nationale : c’est grâce à elle et à sa voisine Soitec que la production de puces électroniques françaises est assurée, grâce à elles que le Grésivaudan est devenu la « Silicon Valley française ». Et depuis l’annonce de l’agrandissement de l’usine de Crolles en juillet 2022, le collectif STopMicro tente de jouer les trouble-fête, dénonçant les coûts de ce projet pharaonique et questionnant l’utilité d’une telle production.

Vous reprendrez bien un peu d’ammoniac ?

«  On devrait aller vers moins, mais on est en train de toujours aller vers le plus : plus de consommation d’eau, plus de consommation d’électricité, plus de non-sens éthique, technologique et écologique », s’indigne un militant présent à l’évènement. La plus ancienne usine de la multinationale, basée à Crolles, à quelques kilomètres de Grenoble, est aujourd’hui en passe de s’agrandir. Depuis l’inauguration du projet par Emmanuel Macron en juillet 2022, STopMicro alerte sur ses dégâts écologiques, à commencer par la consommation électrique de l’usine, aujourd’hui équivalente à celle d’une ville de 230 000 personnes… un chiffre destiné à augmenter dans les prochaines années. La consommation d’eau ensuite : 13 500 mètres cubes d’eau potable par jour, soit 156 litres par seconde… Autant que la ville de Grenoble, ses 160 000 habitant·es, ses écoles, ses piscines, ses activités municipales et commerciales. Après l’agrandissement, c’est 33 500 mètres cubes d’eau qui seront consommés par jour, essentiellement de l’eau potable. Mais pourquoi l’utilisation d’eau potable  ? La fameuse « or bleu » des Alpes a fait du Grésivaudan une terre d’élection pour la microélectronique : l’eau doit nécessairement être pure pour le rinçage des plaquettes de silicium sur lesquelles sont gravées les puces. Une eau qui, à leur contact, se charge de métaux et de produits chimiques divers et variés : azote, ammoniac, chlore, hexafluorure, cuivre, phosphore… avant d’être rejetée dans l’Isère. De quoi provoquer le mécontentement des poissons de l’Isère, en l’honneur desquels les militant·es de STopMicro ont organisé le contre-anniversaire de ST – classée site Seveso seuil haut2 notamment en raison de ses 20 000 tonnes de produits chimiques utilisés par an.

Une aberration soutenue par l’État

Pendant que la foule entonne un « mauvais anniversaire » à la multinationale, une personne portant un grand masque de poisson monte les quelques marches du palais et souffle les bougies. Parmi les personnes qui applaudissent, on trouve des agriculteurs et agricultrices de la vallée du Grésivaudan, mécontent·es.

À l’heure où les sécheresses se multiplient, le collectif affirme que des choix sont à faire pour déterminer à qui l’eau va en priorité

Lorsqu’en 2022 le département de l’Isère était placé par la préfecture en alerte sécheresse de niveau 3 sur 4, ST ne subissait aucune restriction d’accès à l’eau. Elles et eux étaient sommé·es de réduire drastiquement leur consommation d’eau. « Ce projet, c’est une aberration, un contresens historique  » insiste Romain, membre de STopMicro. À l’heure où les sécheresses se multiplient, le collectif affirme que des choix sont à faire pour déterminer à qui l’eau va en priorité. Et face à ce dilemme entre microélectronique et agriculture, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a choisi son camp : « [Ce projet] est le plus grand investissement industriel des dernières décennies hors nucléaire et un grand pas pour notre souveraineté industrielle. » Un soutien de l’État qui se chiffre à 2,9 milliards d’euros d’argent public au nom d’une « souveraineté » technologique peu convaincante, comme le rappelle STopMicro : si les puces sont fabriquées à domicile, leur production nécessite l’approvisionnement en matières premières indisponibles sur le sol français, mais aussi des processus d’affinage opérés en Chine et au Japon, de sorte qu’une autonomie de production serait impossible. Pour le collectif, à l’heure où « la demande globale de semi-conducteurs augmente de 15 % par an3 », c’est dans la diminution de production de puces et non dans sa relocalisation que se joue l’enjeu politique décisif de ce projet.

Le monde durable selon STMicroelectronics

Autre enjeu de la mobilisation de septembre : dénoncer le greenwashing de ST. « Nous créons des technologies pour un monde durable, nous donnons la priorité à l’humain et à la planète […] Ensemble, accélérons le développement durable  », déclarait Jean-Marc Chéry, directeur de ST, dans leur Déclaration environnementale 2021. Mais le monde durable défendu par la multinationale est bien particulier. Selon un salarié de l’entreprise, 40 % des puces servent à l’automobile, 30 % à la reconnaissance faciale et 30 % aux objets connectés dont on peine à voir en quoi ils participent à la durabilité du monde : collier pour animaux géolocalisés, stylo digital, tondeuse à gazon automatique… sans oublier la fameuse bouteille d’eau connectée water.io qui vibre pour rappeler au consommateur de boire. On ne s’attardera pas sur l’ironie : assécher une région pour produire des bouteilles d’eau, il fallait oser. À cela s’ajoutent les puces pour les stations terrestres des satellites Starlink d’Elon Musk, ou pour les consoles de jeu Switch4. Un autre débouché moins vanté par ces entreprises est l’industrie de l’armement. Selon une enquête de Blast publiée en octobre 2023, des puces de ST ont été retrouvées dans toute une série de drones de l’armée russe, dont certains drones kamikazes utilisés sur des cibles en Ukraine5. « Contourner l’embargo pour alimenter l’armée russe, tel est le “monde humain” dépeint et promu par ST et ceux qui en permettent l’agrandissement », affirme le collectif.

« La microélectronique contribue à la catalyse de la destruction planétaire et pas à son émancipation »

« On est en train de fêter un mauvais anniversaire, parce que l’on considère qu’en 50 ans d’existence, ST aurait dû se rendre compte que la microélectronique contribue à la catalyse de la destruction planétaire et pas à son émancipation », témoigne Romain. La mobilisation a malgré tout été joyeuse, et a permis de chahuter les cadres de l’entreprise. STopMicro, dont les actions et revendications trouvent de plus en plus d’écho, ne compte pas s’en tenir là : après une première manifestation en avril 2023 qui avait réuni un millier de personnes, le collectif organise un week-end de mobilisation contre ST et Soitec du 5 au 7 avril prochain. Au programme : des conférences, une manifestation dans Grenoble, des repas partagés, et un après-midi de rassemblement à Crolles devant l’usine6. Une mobilisation qui se veut massive, festive et colorée de bleu, avec comme mot de rassemblement : « No puçaran ! »

Par Lu & Vio
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CQFD n°228 (mars 2024)

Dans ce numéro de mars, on expose les mensonges de TotalEnergies et on donne un écho aux colères agricoles. Mais aussi : un récit de lutte contre une méga-usine de production de puces électroniques à Grenoble, une opposition au service national universel qui se structure, des choses vues et entendues au Sénégal après le « sale coup d’état institutionnel » de Macky Sall, des fantômes révolutionnaires et des piscines asséchées.

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