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Généalogie d’une pseudo « théorie » foireuse

Grand remplacement : les racines du fiel


paru dans CQFD n°202 (octobre 2021), rubrique , par Frédéric Peylet, illustré par
mis en ligne le 02/10/2021 - commentaires

Apparu sous la plume de Renaud Camus, le « concept » raciste de Grand remplacement – à savoir le remplacement des populations européennes par des populations étrangères issues d’une immigration massive et « organisée » – trace une ligne inquiétante entre complotisme identitaire et politique mainstream. Des terroristes suprémacistes blancs s’en sont réclamés, la fachosphère l’agite comme une oriflamme et des politiques l’évoquent franchement dans leurs discours. Depuis dix ans, il infuse tant que ses relents imposent de questionner ses racines complotistes et ses relais médiatiques.

Collage de 20100

En 2010, Renaud Camus, écrivain (ex-membre du Parti socialiste, châtelain gersois, esthète réac, déjà épinglé pour antisémitisme [1]), se rêve un destin présidentiel et prononce diverses conférences exposant son programme : celle de Lunel (Hérault) a pour titre « Le Grand remplacement ». Le texte devient ensuite un livre du même nom, réédité à plusieurs reprises depuis 2011 [2].

Que dit Camus ? Morceaux choisis : « Le Grand remplacement, c’est le changement de peuple, la contre-colonisation, la conquête, l’élargissement permanent des zones de territoire déjà soumis aux néo-colonisateurs. […] Les nouveaux venus rendent la vie impossible aux indigènes, les forcent à fuir, à évacuer le terrain, […] ou bien, pis encore, à se soumettre sur place. »

Ces idées, d’aucuns avant Camus les avaient énoncées. Nombre d’historiens relient son texte à d’autres noms. Maurice Barrès, par exemple, qui écrit déjà en 1900 : « Aujourd’hui, parmi nous, se sont glissés de nouveaux Français […] qui veulent nous imposer leur façon de sentir [3]. » Ou Édouard Drumont, auteur de La France juive (1886), pamphlet antisémite qui accuse les Juifs de vouloir « détruire cette France d’autrefois qui a été si glorieuse pour la remplacer par la domination d’une poignée d’Hébreux de tous les pays ». Camus n’a donc rien « inventé » ; il reformule une obsession qui louvoie également dans les milieux néonazis et conspirationnistes contemporains. L’historien Nicolas Lebourg rappelle ainsi que dès l’après-Seconde Guerre mondiale « se développe, dans les organisations internationales d’extrême droite, l’idée que l’immigration est le fruit d’un complot juif, visant à remplacer la race blanche par une humanité métisse vivant partout des mêmes marchandises [4]. » Conspiration que l’on retrouve également à l’œuvre dans le prétendu plan Kalergi, soit « le génocide des peuples blancs européens par la submersion migratoire », qui, selon Nick Griffin, ex-leader du British National Party, serait le fruit d’une « alliance impie de gauchistes, de capitalistes et de suprémacistes sionistes » complotant « pour promouvoir l’immigration et le métissage » [5].

Camus reprend à son compte ces constructions complotistes, les vide de leur substance antisémite, y applique la figure du musulman comme ennemi global et définit un fantasmatique « complexe médiatico-politico-industrialo-intellectuel [6] » au service des gouvernements « remplacistes » comme maître d’œuvre de l’opération. Se rapprochant ainsi de la mouvance complotiste Eurabia, selon laquelle « l’Union européenne serait l’instigatrice d’un complot visant à faire de l’Europe une colonie islamique [7] », et dont se réclamait Anders Breivik, auteur en 2011 des attentats d’Oslo et d’Utøya.

Camus, complotiste faux-cul

De sa tour de veille médiévale, Camus jure ses grands dieux : il n’est pas complotiste. « Je ne crois pas qu’un beau jour douze ou quinze archipontes se sont mis ensemble dans un salon d’hôtel […] et [ont] décidé qu’il fallait déculturer le monde pour permettre le Grand remplacement. » Pourtant, la lecture de son opuscule est jalonnée d’éléments de langage courants dans certains discours complotistes : « On nous a prodigué quotidiennement, et l’on continue de le faire, des mensonges énormes que seule autorisait, bien sûr, la Grande déculturation. » Mensonges soutenus par « un patronat [qui] sait trop bien de quel côté son pain est beurré ». Mensonges n’ayant pour but que d’aveugler, alors que la réalité du Grand remplacement est là « sous nos yeux » : car chez Camus les chiffres, les statistiques, les analyses fines et croisées des mouvements migratoires n’ont pas droit de cité.

Le démographe Hervé Le Bras, spécialiste de l’immigration, s’évertue pourtant à le répéter : « Il n’y aura pas de ruée migratoire vers l’Europe, c’est un grand fantasme. » Et de rappeler que « pour l’Afrique, on ne dit jamais que près de 90 % des migrations se font entre pays africains » [8]. Données qui n’intéressent pas Camus. À l’instar du « sentiment d’insécurité » cher à la droite sécuritaire, il décline le « sentiment d’être remplacé » plus qu’il ne le structure par une recherche documentée ; à « On vous ment », il ajoute « Nous voyons, nous savons », autre pierre angulaire de bien des discours complotistes.

« Ce n’est pas à des voyous que vous avez affaire : c’est à des soldats. Ces voyous sont une armée, le bras armé de la conquête. » Toujours pas complotiste, Camus, définissant ainsi les populations d’origines étrangères ? Un peu quand même, et en mode fourbe : tout le champ sémantique de la guerre auquel il renvoie est là pour nourrir un réseau tentaculaire qui, de blog en forum, fera remonter à la surface un ferment explosif.

Relais médiatiques, infusion politique et terrorisme

Cette mauvaise graine plantée, d’autres arrosent et surveillent la pousse. Son texte circule confidentiellement sur des sites identitaires, franchit les frontières et, après un temps de latence, bénéficie du concours de divers porte-voix mainstream. Premier à dégainer ? Éric Zemmour qui, dans ses livres, au micro des radios et sur les plateaux des talk-shows, accommode le Grand remplacement à toutes les sauces et en assure la diffusion grand public. En 2017, Alain Finkielkraut adoube Camus dans son émission hebdomadaire Répliques, et lui offre le vernis « intellectuel » d’une heure d’antenne sur France Culture lors d’un débat avec Hervé Le Bras.

Ainsi amplifié, le concept de Grand remplacement trouve des oreilles attentives dans les instances des partis politiques : le Front national se ressaisit de l’idée – si conforme à son programme qu’il pourrait en revendiquer la paternité –, Debout la France de Dupont-Aignan n’y est pas insensible et, chez Les Républicains, de Laurent Wauquiez à Éric Ciotti, on s’en empare sans vergogne.

En 2021, le vent mauvais de la proche campagne électorale avive le feu : en couverture de son numéro de septembre, la revue Causeur expose cinq bébés, bruns et diversement « typés », sous le titre : « Souriez, vous êtes grand-remplacés  ! » L’utilisation d’enfants à des fins de propagande raciste marque le franchissement d’un cap et sonne comme un avertissement : sur le front médiatique, tous les coups seront permis, le Grand remplacement est dans la place. On peut désormais s’attendre, avec la possible candidature d’Éric Zemmour à l’élection présidentielle, à ce qu’il devienne un thème de campagne... et il sera alors bon de rappeler ce à quoi il a déjà conduit.

Christchurch, Nouvelle-Zélande, 2019 : attentat contre deux mosquées, 51 morts, 49 blessés. Brenton Tarrant, son auteur, signe un texte de revendication intitulé « The Great Replacement ». El Paso, Texas, 2019 : attentat dans un centre commercial, 23 morts, 23 blessés. Patrick Crusius, le tireur, entendait lutter ainsi contre « l’invasion hispanique » et postait sur le forum 8Chan, très fréquenté par les complotistes d’extrême droite, son admiration pour le texte de Camus. Poway, Californie, 2019 : attentat contre une synagogue, 1 mort, 3 blessés. John T. Earnest dépeint son geste comme un acte de résistance au génocide de la population européenne organisé par les Juifs.

Commentaire de Renaud Camus après la tuerie de Christchurch ? « Est-ce que je regrette que les gens prennent conscience de la substitution ethnique qui est à l’œuvre [...]  ? Non, bien au contraire [9]. »

Frédéric Peylet


- Ce texte fait partie du dossier "La grande choucroute complotiste", publié dans le numéro 202 de CQFD, en kiosque du 1er octobre au 5 novembre 2021. Son sommaire peut se dévorer ici.

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Notes


[1Pour un portrait plus complet de Renaud Camus, lire « Renaud Camus, idéologue mondial et kitsch du suprémacisme blanc », La Revue du crieur, n° 15, 2020.

[2Toutes les citations de Renaud Camus sont extraites de l’édition augmentée de 2012 et publiée à compte d’auteur.

[3« Les études nationalistes au Quartier latin », Le Journal (15/02/1900).

[4« Le Grand remplacement, totem extrême », Libération (13/10/2015).

[5Source : Conspiracy Watch, article « Plan Kalergi ».

[6« Le Grand remplacement, un virus français », site de France Culture (05/11/2019).

[7Source : Wikipedia, article « Eurabia ».

[9La Revue du crieur, art. cit.



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