CQFD

Catastrophe naturelle

Cuba dans l’œil du cyclone


paru dans CQFD n°154 (mai 2017), par Geneviève Michel
mis en ligne le 16/01/2020 - commentaires

Le 4 octobre 2016, après avoir dévasté Haïti, l’ouragan Matthew a frappé la pointe orientale de Cuba. Malgré des ravages importants, on n’y déplore aucune victime. Deux mois après, une correspondante de CQFD s’est rendue à Baracoa et dans un village proche. Reportage.

D.R. {JPEG}

À Baracoa (région Oriente), le sujet de conversation, c’est le cyclone. Les gens racontent où ils étaient, les dégâts qu’ils ont subis et l’arrivée aléatoire de leur « module » [1]. Un ami me dit – et il n’est pas le seul : « La meilleure chose qui soit arrivée à Baracoa depuis la Révolution, c’est le cyclone ! » Oriente est la région la plus pauvre de l’île. Et Baracoa, la zone la plus isolée, où rien n’arrive, si ce n’est un tourisme bon enfant, charmé par la nature environnante et l’architecture coloniale. Cette fois, les images de la catastrophe diffusées par la presse nationale ont suscité un élan de solidarité bien plus puissant qu’après le cyclone Sandy à Santiago de Cuba, en octobre 2012. De tous les coins du pays, des brigades ont convergé sur Baracoa. L’armée était en première ligne, mais également les compagnies de téléphone et d’électricité, des ambulances et des équipes médicales, ainsi que des maçons. Tout le pays a pu constater le dénuement dans lequel vit une bonne partie de la population – Raúl Castro s’en est ému lors de sa visite. C’est promis, l’aide aux sinistrés va donc s’accompagner d’une remise à niveau des conditions de vie. Les familles les plus précaires se voient fournir, gratuitement ou à moitié prix, des filtres à eau, des draps, des matelas, des casseroles et des plaques de cuisson électriques dont elles n’auraient même pas rêvé.

Bien sûr, tout le monde n’est pas gagnant. Certains doivent continuer à rembourser le crédit de leur maison détruite. Dans les campagnes, la situation est dramatique. Dans le village de Vialla, par exemple, les plantations sont dévastées, il n’y aura pas de récolte cette année, ni les suivantes, car les cacaoyers vacillent sur leurs racines et les grands arbres qui leur donnaient de l’ombre n’ont pas résisté. Pareil pour le café. Il n’y a plus de travail rémunéré et l’élevage de porcs, activité d’appoint, manque d’aliments.

En revanche, d’importants travaux d’infrastructure sont entrepris un peu partout. Le bruit court que la voie d’accès au village, défoncée par les pluies, sera bientôt goudronnée. On parle aussi d’une nouvelle route entre Guantánamo et Baracoa, et de la réfection de celle qui relie Moa à Baracoa. Mais pour l’instant, la voie qui mène à la pointe de Maisí est la seule dont le chantier avance, à grand renfort de dynamite, mais elle servira surtout aux touristes qui, depuis le futur aéroport international, pourront sillonner la région. J’ai aussi retrouvé la ville de Baracoa plus pimpante que lors de mon précédent passage, les bâtiments du centre-ville repeints à neuf. Certains endroits, comme la Casa de la Trova, en ont profité pour se rénover et s’agrandir. Le réseau téléphonique et Internet ont été améliorés.

Les dégâts matériels sont importants, certes, mais aucune victime humaine n’est à déplorer, alors qu’à Haïti, on en dénombre plus d’un millier. Sans doute à cause de l’arrivée nocturne du cyclone, mais il n’en demeure pas moins qu’ici, on a tiré leçon du désastre de l’ouragan Flora, en septembre 1963 [2], peu après la Révolution. À la télévision, la progression de Matthew a été suivie heure par heure et les mesures de précaution égrenées sans relâche : barricader portes et fenêtres, se réfugier dans une construction solide, y emporter eau et nourriture, s’éloigner du rivage, ne pas toucher aux câbles tombés au sol… Des brigades ont calfeutré écoles, magasins d’État et dispensaires, consolidant les toits et abattant les arbres qui les menaçaient. Elles ont démonté des lignes électriques, évacué les populations des zones à risque. Ici on ne discute pas les consignes. Les évacuations se font de gré ou de force. La discipline règne, incitant souvent à l’inventivité et à la fraude… Les personnes évacuées ont été logées dans des bâtiments publics ou militaires, nourries et assistées médicalement. Une partie d’entre elles y sont encore. Pendant le cyclone, les pompiers et la police étaient sur la brèche et ont sauvé des vies. Les touristes avaient été évacués dans un complexe en zone sûre.

Cependant, l’aide la plus rapide et la plus efficace est venue de la population. Lors de mon dernier contact téléphonique avec Vialla, deux jours avant l’arrivée du cyclone, on n’entendait que lamentations et coups de marteau. Une fois la maison protégée, on cherchait un abri sûr. Pas de problème de pillage ici, l’État veille au grain. Après le passage du cyclone, les voisins se sont entraidés, et les hommes ont rebranché l’eau et l’électricité bien avant l’arrivée des brigades de secours. Comme le dit Frédéric Thomas [3], on ne parle jamais assez du travail et de la solidarité des sinistrés eux-mêmes. Ni Cuba ni Haïti n’en sont à leur première crise, et les habitants ont acquis une expérience précieuse, plus adaptée que celle des équipes humanitaires, et un joli sens de la débrouille.

L’impasse des médias internationaux sur Cuba peut s’expliquer par le contrôle strict que l’État exerce sur les ONG. Sans mettre en doute leur volonté de bien faire, celles-ci ont besoin du soutien des médias pour diffuser les images misérabilistes et les mises en scène avantageuses qui leur permettent de capter des fonds. Cette dramatisation, qui culmine à Haïti, est impossible à Cuba. Alors qu’à Haïti, des ONG au budget exorbitant s’immiscent dans les affaires d’un État fantomatique, à Cuba, elles doivent passer un contrat avec le gouvernement. L’avantage est une meilleure planification, en fonction des besoins et des zones ; l’inconvénient, une bureaucratisation qui ralentit la distribution.

Comment s’organise l’aide ? Assez vite, une commission composée du délégué du CDR [4], d’un travailleur social et d’un technicien est passée, maison par maison, pour évaluer les dégâts. Une fiche technique a été établie pour attribuer les matériaux nécessaires, vendus à moitié prix. Même à ce tarif, certains n’ont pas les moyens. À 70 ans, Dalia vit seule et touche une pension de 240 pesos (environ 10 euros par mois). « Le toit de ma maison a été arraché, alors on m’a attribué un “module” comprenant tôle ondulée, ciment, citerne, lampes néon et câble électrique. Mais comment pourrais-je payer ? » Elle a donc eu droit à une « bonification » : un peu moins de 1 000 pesos lui seront décomptés petit à petit de sa pension. Le hic, c’est qu’au bout de quatre mois, elle n’a toujours rien reçu. Quant à ses voisins, ils n’ont pas encore fini de payer le toit que l’ouragan précédent avait détruit…

Les entrepôts les plus divers regorgent de matériaux pour la reconstruction. Mais ces objets ont du mal à trouver la sortie, alors que les gens n’ont parfois ni matelas ni tôle ondulée pour réparer leur toit. La maison de Mariana a été détruite par le cyclone et elle vit depuis trois mois chez sa fille avec son mari malade. Elle bénéficie d’une subvention, mais les matériaux n’arrivent pas, alors que sa fille, dont la maison a été épargnée, a déjà reçu ses tôles… Incohérence et lenteur s’expliquent par un contrôle pointilleux, justifié par un souci d’équité : chaque fiche technique est envoyée à la « zone de défense » [5] pour validation et établissement d’un devis, puis passe par différents échelons. Ce qui n’empêche pas toujours les détournements, le favoritisme et la corruption. Plusieurs travailleurs sociaux ont été pris la main dans le sac lors d’un contrôle aléatoire.

À ces aides, il faut ajouter la distribution de riz et de haricots noirs, le contrôle du prix de certaines denrées, la réduction temporaire du prix des transports, la vente à prix réduit de certains produits de base, l’exemption de taxes pour les transports privés et les chambres d’hôtes… Que ces mesures soient bénéfiques ou qu’elles génèrent des effets pervers, la constante est que, à l’opposé de Haïti, le généreux donateur est et doit rester l’État. Pour ma part, j’ai surtout apprécié la débrouillardise, la solidarité et la joie de vivre des Cubains. Personne ne semble abattu. On se plaint des lourdeurs administratives, mais on patiente, on essaie de « passer par la gauche » et la vie continue, entre « inventar y resolver », musique, rhum et rigolades. Éducation socialiste ou vitalité populaire ?

Geneviève Michel

Notes


[1Ensemble des matériaux attribués à une famille après évaluation des dommages occasionnés par le cyclone.

[2Flora avait fait 1 750 victimes lors de ses deux passages sur Cuba. Bien qu’ayant peu touché Haïti, ce cyclone y avait laissé 5 000 morts. Cuba a toujours été un pays plus riche qu’Haïti.

[3Frédéric Thomas, L’Échec humanitaire. Le cas haïtien, Louvain-la-Neuve, Charleroi, Cetri, Couleur livres, 2013. Les références à Haïti dans le présent article sont tirées de cet ouvrage.

[4Comité de défense de la Révolution : dans chaque circonscription ou quartier, les habitants élisent un délégué, non rétribué par l’État. Ce délégué les représente auprès du gouvernement municipal, où il est censé défendre leurs intérêts.

[5Instance politico-militaire regroupant plusieurs circonscriptions.



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