Autodéfense antifa
Ceuta : une riposte populaire antiraciste
« C’était énorme, quelque chose de jamais vu auparavant. La peur, l’incertitude et le chaos sont devenus palpables rapidement », explique Halima Ahmed, éducatrice spécialisée et porte-parole de l’ONG d’aide aux plus démunis Luna Blanca. Le 30 juillet dernier, l’afflux soudain de 60 000 à 80 000 personnes à Ceuta depuis le Maroc a été brutal pour cette ville autonome espagnole de 83 000 habitant·es. D’autant plus que ce chiffre « dépasse les limites des infrastructures et des services de base pour s’occuper de tous ces gens de manière digne », rappelle Halima. Par conséquent, nombre d’entre elleux, épuisé·es par le trajet réalisé à pied ou à la nage, sont contraint·es d’errer dans les rues en esquivant les contrôles de la flicaille malgré le soutien d’associations et d’habitant·es. Tellement invivable que la grande majorité a fait demi-tour vers le Maroc quelques jours plus tard.
Rapidement, on évoque qu’une rumeur concernant l’ouverture de la frontière à Ceuta sur les réseaux sociaux serait l’explication d’un tel afflux en si peu de temps. Des médias nationalistes marocains crient à l’ingérence algérienne, tunisienne ou française, quand les ultranationalistes américain·es crient à un complot fomenté dans leur propre pays. Mais la très grande majorité des exilé·es étant marocain·es, comment ne pas pointer du doigt la politique sociale et économique du royaume laissant des centaines de milliers de jeunes sur le carreau, sans espoir si ce n’est de partir ailleurs (voir page 6) ? Les expert·es comme Catherine Wihtol de Wenden, chercheuse au CNRS spécialiste des migrations internationales, évoquent même une instrumentalisation de la carotte migratoire par l’État marocain pour mettre une pression diplomatique sur son voisin espagnol1. Dans la confusion, les extrêmes droites européenne et espagnole ont été les plus promptes à récupérer la situation en crachant sur les 96 morts formellement identifiés à ce jour. La réaction spontanée des Ceutien·nes les a ridiculisés.
Face à la détresse des exilé·es, la réponse européenne est unanime : repli sur soi et contrôle. Les expressions popularisées par l’extrême droite « submersion migratoire » ou « invasion migratoire » sont désormais employées à tout va sur le Vieux Continent pour parler de vies humaines. Dès le 31 juillet, les infâmes Bruno Retailleau et Jordan Bardella ont été pris d’une crise de tweets aiguë. Le premier dénonce la politique de régularisation des sans-papiers initiée par le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, laquelle créerait « un formidable appel d’air qui menace de déstabiliser l’Europe entière ». L’ancien ministre de l’Intérieur français oublie de préciser que ces régularisations ont été réalisées uniquement dans un but économique pour que l’Espagne puisse rester compétitive dans un système capitaliste à bout de souffle. Par ailleurs, la théorie de « l’appel d’air » selon laquelle les politiques d’accueil de réfugié·es pousseraient un nombre encore plus grand de personnes à tenter leur chance sur les chemins de l’exil n’a jamais été étayée par des études scientifiques. De son côté, le président du Rassemblement national appelle à des « expulsions automatiques des clandestins », au « contrôle de nos frontières nationales », à la « protection des frontières extérieures de l’Europe » et à l’« exclusion de l’Espagne de l’accord de Schengen », rejoignant ainsi la position de son homologue italienne Giorgia Meloni. Santiago Abascal, leader du parti d’extrême droite espagnol Vox, appelle quant à lui à une « militarisation permanente de la frontière ».
Les groupuscules néonazis, fascistes et identitaires espagnols et européens ont su quant à eux profiter de l’espace Schengen pour venir déverser leur haine directement sur place. Dès le 1er août, des militants de l’organisation néonazie espagnole Núcleo Nacional ont débarqué en ferry à Ceuta. Créée en 2024 à la suite des manifestions nationalistes contre les négociations pour l’amnistie des indépendantistes catalans, celle-ci se compose de membres issus d’autres groupes comme Bastión Frontal, les Ultras Sur du Real Madrid, les Cubos skins ou encore l’organisation fasciste de la Phalange fondée dans les années 1930, puis intégrée au régime franquiste.
L’influenceur et député européen d’extrême droite espagnol, Alvise Pérez est contraint de battre en retraite dans un café face à une foule qui s’égosille : « Ceuta unie, pas divisée ! »
À leur arrivée dans l’enclave espagnole, les militants, cagoulés pour certains, t-shirt avec le symbole nazi du soleil noir pour un autre, ont tenté de se rendre à la Plaza de los Reyes dans le centre-ville, escortés par les flics, pour « défendre Ceuta » et « défendre l’Espagne ». Ils ne sont jamais arrivés à destination. Grâce à qui ? Eh bien aux Ceutien·nes qui ont rapidement réagi pour aller sur les lieux en premier aux cris de « fascistes hors de notre ville ! ». « Un groupe de fascistes cagoulés n’avait rien à faire dans une ville dont le multiculturalisme est sa plus grande force », s’indigne Halima Ahmed. Demi-tour les nazis, vous prenez le bateau et vous rentrez chez vous ! Le même jour, l’influenceur et député européen d’extrême droite espagnol, amateur de fake news, Alvise Pérez subit le même sort. Protégé par la police durant toute la journée à essayer d’organiser des petits « happenings » avec ses partisan·es, le fondateur et dirigeant du parti politique Se Acabó La Fiesta (La fête est finie) est contraint une première fois de battre en retraite dans un café face à une foule qui s’égosille : « Ceuta unie, pas divisée ! » Plus tard, la police décide même de l’extrader à bord d’une fourgonnette qui file vers le port sous les déclarations des locaux : « Je suis Espagnol ! Espagnol ! Espagnol ! » En effet, quasiment 50 % de la population de l’enclave revendique à la fois son identité espagnole et musulmane.
Le lendemain, la tension monte d’un cran. Outre la venue de l’influenceur et attaché de presse d’Alvise Pérez, Vito Quiles, les membres de l’initiative « citoyenne » européenne réactionnaire Save Europe Act sont venu·es dégueuler leur rhétorique et leurs concepts racistes. Iels ont tout d’abord « bloqué » le poste-frontière d’Algesiras de l’autre côté du détroit de Gibraltar sur le territoire espagnol aux côtés de la Revuelta, une organisation de jeunesse qui fut proche de Vox. Iels ont ensuite débarqué à leur tour à Ceuta pour organiser une manifestation appelant à la « remigration ». Un concept qui incite à la déportation des immigré·es non européen·nes dans leurs pays d’origine, indissociable de la théorie raciste du « grand remplacement ». Très prisée par les identitaires et les suprémacistes blancs, celle-ci prophétise la destruction de la culture blanche et de l’identité européenne.
Si aujourd’hui Vox est la troisième force politique à Ceuta avec 20,64 % des voix obtenues lors des dernières législatives en 2023, l’extrême droite groupusculaire la plus radicale n’a jamais réussi à s’y implanter
Parmi ces « citoyen·nes », nous trouvons surtout des infréquentables de toute l’Europe comme l’influenceuse et militante identitaire néerlandaise Eva Vlaardingerbroek à l’origine de cette initiative. Parmi elleux se trouve également un fasciste de chez nous : Rafael Ferron alias Raphaël Ayma, membre du groupuscule néofasciste provençal Tenesoun.
Encore une fois, les Ceutien·nes réagissent, répétant inlassablement que « Ceuta [est] unie, pas divisée ». Si aujourd’hui Vox est la troisième force politique à Ceuta avec 20,64 % des voix obtenues lors des dernières législatives en 2023, l’extrême droite groupusculaire la plus radicale n’a jamais réussi à s’y implanter. « Leurs électeurs, principalement racistes, ne supportent pas le fait que l’autre moitié de la population, les Ceutien·nes musulman·es, n’acceptent plus les rôles qui avaient été attribués à leurs grands-parents, qui n’étaient rien d’autre que des domestiques, des livreurs... », analyse Halima. Au moment d’écrire ces lignes, la situation reste tendue entre habitant·es hostiles aux réfugié·es et les structures d’accueil débordées. Mais cette séquence rappelle que l’autodéfense populaire, antifasciste et spontanée fonctionne dans les moments de crise. À bon entendeur.
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Cet article a été publié dans
CQFD n°255 (septembre 2026)
Le 30 juillet dernier, 60 000 à 80 000 personnes sont afflué à Ceuta depuis le Maroc, provoquant la terreur des fachos. Dans le dossier du mois, CQFD explore la migration et le durcissement des frontières aux portes de l’Europe. Si les migrants continuent d’être instrumentalisés politiquement, deux réactions s’opposent : la violence de l’extrême droite ou la solidarité. CQFD s’intéresse aussi à la précarité et la répression politique qui poussent la jeunesse marocaine à l’exil, ainsi qu’au déclin de la libre circulation au sein de l’espace Schengen, où les contrôles aux frontières sont devenus la norme.
Hors dossier, CQFD vous emmène découper de la rime au Demi Festival à Sète ainsi qu’en Argentine où la mobilisation a permis d’empêcher l’ouverture des terres rurales aux capitaux étrangers.
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Paru dans CQFD n°255 (septembre 2026)
Dans la rubrique Le dossier
Par
Illustré par Arthur Plateau
Mis en ligne le 12.09.2026
Dans CQFD n°255 (septembre 2026)
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