Des humains sous l’armure ?
Brigade de « Choque »
Sorti en 2023 et accessible sur la plateforme Tënk, Derrière la ligne des boucliers est un film qui surprend dès son premier plan : des insectes qui grouillent sur le drapeau brésilien. Marcelo Pedroso guide alors le spectateur de sa voix off et fait preuve d’une grande transparence quant à la nature de son projet : comprendre la violence policière exercée par l’État sur ses citoyens, en filmant le quotidien de la brigade Choque, doux nom donné à cette section « anti-émeute ».
Qu’il s’agisse de « nettoyer » un bidonville et ses habitants pour que les promoteurs puissent y installer des buildings, ou de contrôler une foule de supporters lors d’un match de football, la brigade déploie chaque fois une violence inouïe. Mais c’est seulement lorsque, casques levés et boucliers baissés, les policiers-soldats s’expriment, que leur endoctrinement se révèle : « Nous ne remettons pas en question la justice, nous travaillons avec la norme. Vous pouvez vous demander si la norme est juste, mais ce n’est pas à nous de le faire. » affirme le colonel Ricardo. « L’utilisation de la force est inhérente à notre organisation », ajoute-t-il, en croyant bon de préciser « la force non mortelle ».
L’officier Peixoto est interrogé sur son intervention lors d’une manifestation : « C’est une opération qui vous a marqué ? – Nous nous en souviendrons pour ses répercussions sociales. – Y avait-il une sympathie pour le mouvement ? – Oui, en tant que citoyen, mais pas en tant que soldat non, ni sympathie ni antipathie. » répond-il calmement. En alternant habilement plans d’opérations violentes et témoignages, Pedroso montre la dissociation totale entre les actes et l’analyse détachée, distancée, froide et mécanique du policier : « La détermination, c’est garder le contrôle émotionnel […]. À ce moment-là, ce en quoi je crois ou non n’a pas d’importance : je ne suis que le soldat R. Peixoto. » Rien ne semble pouvoir les détourner de la devise de la brigade : « Toujours vaincre ». Mais « vaincre qui ? Vaincre quoi ? » se demande la voix off de Predroso.
Sans relâche et sans prendre leur parti, le documentariste tente de briser les défenses mentales de ces machines de guerre. Alors qu’il demande à une policière si elle pense s’être endurcie depuis son entrée au Choque, elle sourit : « Je pense que tu te façonnes en fonction de ce que le Choque demande de toi. » À savoir livrer une guerre imaginaire contre l’ennemi, qui se matérialise sous les traits d’autres Brésiliens. Malgré son empathie, le réalisateur constate l’échec du dialogue : « J’ai essayé d’accéder aux gens derrière l’uniforme, mais c’était toujours les soldats qui répondaient. » Même le gaz lacrymogène ne peut tirer une larme de ces yeux d’aciers.
Cet article a été publié dans
CQFD n°239 (mars 2025)
Dans ce numéro, un dossier « Vive l’immigration ! » qui donne la parole à des partisan·es de la liberté de circulation, exilé·es comme accueillant·es. Parce que dans la grande bataille pour l’hégémonie culturelle, à l’heure où les fascistes et les xénophobes ont le vent en poupe, il ne suffit pas de dénoncer leurs valeurs et leurs idées, il faut aussi faire valoir les nôtres. Hors dossier, on s’intéresse aux mobilisations du secteur de la culture contre l’asphyxie financière et aux manifestations de la jeunesse de Serbie contre la corruption.
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Paru dans CQFD n°239 (mars 2025)
Par
Illustré par Philémon Collafarina
Mis en ligne le 21.03.2025
Dans CQFD n°239 (mars 2025)