L’État joue avec le feu
Aujourd’hui, la maison n’a pas brûlé
«
« J’ai attrapé le chat et on a filé en voiture vers le village sans fermer la maison »
Au départ, mon père ne paraît pas très inquiet : « Le feu passe au nord du village, ils ont quand même évacué le camping, mais c’est loin, papi et mamie sont tranquilles. »
À l’heure du dîner pourtant, mes grands-parents sont tirés de leur baraque par un pompier en panique : « Je n’ai même pas pu m’habiller ! Ils nous ont dit que le feu était tout proche ! Je n’ai pas pu prendre mes papiers ! J’ai attrapé le chat et on a filé en voiture vers le village sans fermer la maison », témoigne ma grand-mère. Ils sont pris dans l’épicentre d’un feu qui file à toute vitesse : 2 000 hectares ont déjà brûlé en dix heures. Une fois sur place, ils rejoignent la salle des fêtes où on leur donne à manger et à boire : « Tout le monde était très gentil, c’était bien organisé. Personne ne pouvait nous loger, vu que tous nos voisins avaient aussi été évacués ! On a donc été logés à l’hôtel d’à côté », raconte papi. Sur les réseaux sociaux, je vois ce village tant familier, attaqué par les flammes comme un exemple type de l’écocide en cours. Une vidéo courte qui nagera dans un flot continu d’images-catastrophes sur lesquelles la plupart des gens glisseront leur pouce, impuissants. Moi, je bloque, regarde dix fois. Le ventre serré, je croise les doigts.
Ils ont tous les deux plus de 90 ans. Quarante années de vie qui risquent de disparaître en fumée. Avec le reste de la famille, on discute par téléphone : « Si la baraque crame, ça va les anéantir, que va-t-il rester ? » On ne peut malheureusement rien faire. « Toutes les routes sont bloquées, il faut qu’on attende. T’inquiète, leur moral est bon. »
« Il n’y avait pas de télé car le patron de l’hôtel voulait que ses clients profitent de la vue par la baie vitrée. Mais la vue, c’était l’incendie ! »
Le lendemain, ils parviennent à convaincre les pompiers de faire un rapide aller-retour pour récupérer des médicaments. Une partie du terrain a cramé, mais la maison est intacte, les oliviers indemnes. Les pompiers sont parvenus à éteindre le feu avant qu’il n’atteigne la maison. Ils n’ont pas le droit d’y rester pour l’instant.
« On était logé dans une suite de riches ! Le matelas était tellement épais que je n’arrivais pas à monter dessus, puis il y avait des tas de boutons pour la lumière et la douche, raconte ma grand-mère, exaltée. Il n’y avait pas de télé car le patron de l’hôtel voulait que ses clients profitent de la vue par la baie vitrée. Mais la vue, c’était l’incendie ! Alors, on regardait les flammes... » L’hôtel accueillait aussi les frères et les sœurs du sanctuaire Notre-Dame de Grâces, situé à deux pas du village. À la télé, quand ils sont interrogés, les bigots ne remercient pas les pompiers qui sont parvenus à contenir les flammes devant la chapelle, mais le Tout-Puissant ! « Je retiens surtout qu’ils se goinfraient aux repas servis par l’hôtel », se marre mon grand-père.
Deux jours plus tard, mes grands-parents sont enfin autorisés à revenir chez eux. Je les rejoins rapidement à Cotignac. En zigzaguant sur les routes vallonnées qui traversent les forêts de pins et de chênes, on ne se douterait pas qu’un drame a eu lieu quelques jours plus tôt. Le ciel bleu, les cigales. Rien d’autre qu’une impression de vacances en Provence. Puis, le vol d’un canadair, le passage d’un camion-citerne. En s’enfonçant dans le chemin qui mène chez eux, les premiers bords de routes calcinés. Les arbres sont noirs, les poteaux électriques à plat. Les oliviers, dont l’huile est réputée dans le coin, sont explosés à la racine, fendus en deux. Pour la plupart, les habitations sont intactes, mais on voit souvent le tracé au sol du feu à quelques mètres d’elles.
Face caméra, toujours les mêmes têtes dégueulantes qui font mine de pleurer devant les sinistrés, mais s’extasient devant « cette guerre contre l’incendie » menée par des « soldats du feu »
D’autres habitants n’ont malheureusement pas eu cette chance : on croise des voitures brulées ou des maisons aux toits effondrés par les flammes. Par moment, le feu semble s’être brutalement arrêté pour rebondir quelques mètres plus loin. Étrange contraste entre Provence bucolique et ambiance de fin du monde.
Je les retrouve dans leur maison, volets fermés, à la fraîche. On parle de tout et rien, mais ils semblent quelque peu déboussolés, fatigués. Finalement, le sujet revient vite : « Apparemment, le feu n’est toujours pas fixé, ça brûle vers Barjols. » C’est au-dessus, à une dizaine de kilomètres. « On a du mal à dormir, on se dit qu’on va être réveillés en pleine nuit pour être de nouveau évacués ! » s’inquiète mon grand-père. Et difficile d’avoir des infos en temps réel puisqu’internet est coupé. « À la télé maintenant, ils ne parlent que de la Gironde, on n’existe déjà plus ! Priorité au direct ! s’exclame papi. C’est toujours pareil : d’abord c’est la catastrophe, et dans quinze jours, les médias auront tout oublié. Mais pas les gens qu’ont perdu leur maison ! »
On zappe d’une chaîne d’info en continu à l’autre pour essayer d’avoir des infos qui s’afficheront quelques secondes sur un bandeau en bas de l’écran. Face caméra, toujours les mêmes têtes dégueulantes qui font mine de pleurer devant les sinistrés, mais s’extasient devant « cette guerre contre l’incendie » menée par des « soldats du feu ». Pas un mot sur le fait que cette « guerre » ressemble plutôt à une débâcle1, tant les budgets pour la lutte contre les incendies sont malmenés ces dernières années. D’après Reporterre, si le gouvernement avait augmenté son budget à la sécurité civile après les forts incendies de 2022, le gouvernement Attal avait, lui, coupé dans les budgets en 2024, empêchant le rachat de deux canadairs. Aujourd’hui, le budget est plus bas qu’en 2022 et l’État dépense moins dans la sécurité civile que pour la police aux frontières...2
Les jours qui suivent, on coupe le bois mort sur le terrain et débroussaille les alentours de la maison, au cas où le feu s’approche. L’incendie n’est toujours pas fixé. Chaque fois qu’un canadair passe, on lève nos mines inquiètes. « Le voisin passe tous les jours sur le terrain pour vérifier si ça ne reprend pas par sous la terre », raconte mamie, heureuse de cette entraide. Mais, la fameuse solidarité-de-tout-instant vantée par les médias semble être à géométrie variable. Les voisins se renvoient la balle sur le débroussaillage non effectué – une obligation légale du propriétaire, mais qui coûte un bras. Et la tension fait parfois sortir les pulsions racistes les plus délirantes : « “C’est un coup des islamistes !” m’a dit une voisine. Et d’après un autre ça serait les Russes ! » se désole mamie.
On en oublierait presque que les premiers faiseurs de flammes sont les industries polluantes, les gros agriculteurs qui assèchent les sols et plus généralement une économie capitaliste qui fait exploser le CO2 dans l’atmosphère et multiplie les risques d’incendie. Le soir, on regarde un reportage sur la situation climatique en Sicile. En 2023 et 2024, il n’a quasiment pas plu. Cette période a connu d’immenses incendies qui ont ravagé l’île. Aujourd’hui, la maison n’a pas brûlé. Mais demain, qu’est-ce qui nous attend ?
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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1 . Voir « Y’a le feu au lac », CQFD n°244 (septembre 2025).
2 . « En infographie : 10 ans de sous-investissement dans la lutte contre les incendies » (30/07/2026).
Cet article a été publié dans
CQFD n°255 (septembre 2026)
Le 30 juillet dernier, 60 000 à 80 000 personnes sont afflué à Ceuta depuis le Maroc, provoquant la terreur des fachos. Dans le dossier du mois, CQFD explore la migration et le durcissement des frontières aux portes de l’Europe. Si les migrants continuent d’être instrumentalisés politiquement, deux réactions s’opposent : la violence de l’extrême droite ou la solidarité. CQFD s’intéresse aussi à la précarité et la répression politique qui poussent la jeunesse marocaine à l’exil, ainsi qu’au déclin de la libre circulation au sein de l’espace Schengen, où les contrôles aux frontières sont devenus la norme.
Hors dossier, CQFD vous emmène découper de la rime au Demi Festival à Sète ainsi qu’en Argentine où la mobilisation a permis d’empêcher l’ouverture des terres rurales aux capitaux étrangers.
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Paru dans CQFD n°255 (septembre 2026)
Dans la rubrique Actualités
Par
Illustré par Givubi
Mis en ligne le 12.09.2026
Dans CQFD n°255 (septembre 2026)
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