CQFD

Rencontres avec des syndicalistes Solidaires

Un syndicalisme debout


paru dans CQFD n°149 (décembre 2016), rubrique , par Iffik Le Guen, illustré par
mis en ligne le 29/07/2019 - commentaires

Apparue dans le paysage syndical français à la fin des années 1990, l’Union syndicale Solidaires a cherché à rompre avec les pratiques les plus détestables en vigueur dans les grandes confédérations. Intérêt plus pratico-pratique pour expliquer cet article, leur local marseillais est situé à deux pas de celui de CQFD. Témoignages croisés.

Photo Yann Levy / Hans Lucas {JPEG}

La conversation s’engage d’abord avec Christian, postier à la retraite, qui a rejoint la CFDT tendance boulégante en 1976 avant d’adhérer à SUD-PTT [1] à la fin des années 1980. Quand je lui parle du très faible engagement syndical en France [2], il embraye aussitôt. « Il faut bien prendre en compte la répression très dure qui s’abat sur les syndicalistes dans les boîtes privées. Dans les très petites entreprises, tu risques ta place. Le taux de syndicalisation ne représente pas non plus l’influence des organisations qui bénéficient d’un pourcentage de confiance assez élevé. Puis les salariés en conflit avec leur direction sont bien obligés de passer par une structure pour faire aboutir leurs revendications. Ce qui joue aussi beaucoup, c’est le charisme du ou des représentants du personnel dans la boîte. C’est vrai que l’image des syndicats n’est pas toujours bien nette, même s’il est important de mettre à distance le discours très négatif des médias comme celui qui a ciblé la CGT pendant le mouvement contre la loi Travail. Mais les grandes centrales ont parfois des messages brouillés, surtout lorsqu’elles ne sont pas assez à l’écoute des salariés de base. »

Pour Delphine, militante de SUD-Éducation depuis six ans, l’explication se trouve ailleurs. « En développant des outils informatiques d’accompagnement individuel des carrières, le ministère de l’Éducation nationale a découragé chez les profs les tentatives de mobilisation collective. Tout passe par la négociation entre le syndicat majoritaire, clairement réformiste, et le gouvernement. On observe aussi une tendance au désengagement des plus vieux, souvent résignés, et un phénomène de dépolitisation chez les plus jeunes. Quand ce n’est pas une adhésion aux idées de la droite décomplexée, notamment sur la nécessité du retour de l’autorité dans les établissements scolaires ou de faire des économies budgétaires. »

Revenons à présent sur la fondation de l’Union syndicale (US) Solidaires. C’est Christian qui reprend la main. « Comme moi, beaucoup de militants ont été virés de la CFDT à la fin des années 1980, dans une grande purge qui a frappé des sections entières à la Poste ou à l’hôpital. Notre volonté était alors de créer une union avec des entités autonomes pour éviter une prise de pouvoir par les fédérations les plus puissantes. En offrant une voix à chaque syndicat, quel que soit le nombre d’adhérents, on permet aux minorités d’être entendues. Mais les votes sont plutôt rares, car on privilégie la culture du consensus. Si cela doit arriver quand même, on fait remonter au niveau du conseil national la voix majoritaire et la voix minoritaire, histoire de ne pas étouffer les débats internes. Solidaires, c’est aussi un syndicalisme de lutte en référence à la charte d’Amiens  [3]. Il faut être à la fois sur le terrain avec les salariés dans leurs revendications quotidiennes et faire de la politique pour transformer la société sur de grandes questions comme l’écologie, la place du travail, l’antiracisme. »

Une approche qui se révèle féconde ? « En salle des profs, les collègues fuient le discours syndical, même s’il se résume à une simple information, alors si je leur parle capitalisme, État ou patronat... », se désole Delphine. « Le quotidien du travail, c’est justement un lieu et un moment privilégiés pour discuter avec les collègues, aussi bien de leur bifteck que de la réflexion raciste que l’un d’entre eux a pu lâcher, sans attendre un grand congrès annuel pour leur montrer que les deux sont liés », insiste Christian.

Quant à la photographie sociologique d’une US Solidaires qui ferait apparaître une sur-représentation des diplômés, des emplois stables, des militants âgés, elle ne correspond pas à la réalité vécue par notre postier à la retraite. « C’est vrai concernant le secteur public, car il est plus facile de s’y développer pour un syndicat jeune, mais cela évolue, en particulier depuis 2008, avec de multiples implantations dans le privé  [4]. Pour les diplômés, cela varie énormément selon les branches, entre SUD-Éducation et SUD-PTT par exemple. Et quand tu rentres dans le local à Marseille, il y a souvent plus de militantes que de militants. »

La question de l’âge lui paraît très secondaire par rapport à celle de la transmission d’expérience entre la vieille garde passée par la CFDT et les jeunes générations qui tardent à pointer le bout de leur nez. Au-delà des sessions d’informations régulières en direction des nouveaux adhérents, quel que soit leur niveau de pratique syndicale, Christian se rend disponible pour des sessions thématiques sur tous les sujets de société, de l’histoire des luttes à la question du genre en passant par le détricotage des lois. « C’est un axe essentiel de la lutte car plus les gens, militants ou non, sont informés, moins ils se sentent isolés, impuissants. L’union Solidaires 13 est pleinement dans son rôle quand elle crée des moments de rencontres interprofessionnelles, de mises en commun des mêmes problématiques. »

Le vaste local aménagé dans le centre-ville de Marseille en référence aux Bourses du travail doit permettre de poursuivre le même objectif en accueillant les grosses machines, telles Attac ou Greenpeace, comme les petites associations (à l’instar du collectif des Amoureux au ban public), en organisant un ciné-club régulier autour de luttes sociales connues ou moins connues (par exemple la guerre d’Espagne vue du côté des femmes libertaires), en invitant tout un chacun à un repas ou un apéro sur le trottoir après une journée d’action.

Mais Solidaires dans la capitale phocéenne s’identifie d’abord grâce à son camion rose qui est de toutes les luttes. Lors d’une fin de manif contre la loi Travail, il s’est retrouvé en première ligne face à des condés décidés à pourchasser les lycéens qui ne voulaient pas sagement rentrer dans le rang. Bilan : cortège abondamment gazé et pare-brise éclaté. « Par rapport aux consignes de l’intersyndicale, on a pris l’initiative de se mettre au milieu pour essayer de protéger les jeunes », ajoute Christian. Sans compter les soirées de soutien et les caisses de solidarité qui ont permis de récolter plusieurs milliers d’euros pour payer les frais de justice des inculpés.

Du côté de Delphine, c’est la déception qui l’emporte quant à l’implication de ses collègues dans le mouvement. « Très peu en grève ou en manif, ils pensaient ne pas être concernés par la loi. De toute façon, ils sont très attentistes. Même les annonces des programmes de droite sur le recul de l’âge de départ en retraite ne débouchent pas sur l’idée de lutter. La stratégie de grignotage des droits par les pouvoirs en place fonctionne à plein, et chacun préfère se réfugier dans des tactiques d’évitement individuel, pouvant aller jusqu’à d’hypothétiques plans de reconversion. Les rares à se bagarrer sont les collègues de l’éducation prioritaire parce qu’ils sont souvent plus politisés  [5]. »

Entre épuisement et radicalisation, quel avenir pour le syndicalisme traditionnel ? « Quelle radicalisation ? Celle de tous les gouvernements qui dérivent toujours plus à droite ? Celle des directions de Goodyear ou d’Air France ? Le syndicat tel que je le pense n’est pas solidaire des mouvements sociaux, il est dans les mouvements sociaux, à Sivens comme à Notre-Dame-des-Landes », conclut Christian.

Iffik Le Guen

Notes


[1Pour « solidaires, unitaires, démocratiques », les syndicats SUD (PTT, Santé-Sociaux, Rail…) sont parmi les plus importants de l’US Solidaires avant et après le congrès fondateur de 1998. L’organisation revendique plus de 100 000 adhérents (près de 700 000 pour la CGT, 900 000 pour la CFDT) actifs également au sein de structures interprofessionnelles locales (Solidaires 13...).

[2Avec seulement 8%, le taux de syndicalisation en France est le plus bas de l’UE et même de l’OCDE.

[3Adoptée en 1906 lors du 9e congrès de la CGT, elle affirme dans son article 2 que le syndicat « groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat. »

[4SUD-Michelin, SUD-Areva, SUD-Renault...

[5Formés en intersyndicale, ils continuent de mettre la pression sur Najat Vallaud-Belkacem pour obtenir notamment la réintégration des lycées dans la carte de l’éducation prioritaire.



Ajouter un commentaire

Par Iffik Le Guen


Dans le même numéro


1 | 2 | 3 | 4 | 5

Voir





Anciens numéros



Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts ø Affichage pour mobiles