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La quille


paru dans CQFD n°110 (avril 2013), rubrique , par Jean-Pierre Levaray, illustré par
mis en ligne le 31/05/2013 - commentaires

Dans l’usine, il n’y a pas eu de plan de restructuration depuis bientôt sept ans, et il n’y a donc pas eu de ces départs en préretraite tant souhaités par les plus anciens. Du coup, la moyenne d’âge étant élevée, on peut s’attendre à ce que, d’ici quatre ans, plus du tiers de l’ensemble du personnel aura quitté l’usine. Ce qui est énorme. Et rien n’a été prévu ces dernières années pour pallier cette perte de savoir. Pour l’instant, la direction essaie d’embaucher pour combler les trous, mais les jeunes n’ont pas trop envie de bosser dans une industrie en perte de vitesse. Heureusement pour la direction, il y a quelques boîtes de la chimie qui ferment dans le coin, alimentant un vivier de salariés. En regardant de plus près, tout en se gardant d’une vision par trop « complotiste », on peut penser qu’un départ aussi massif permettra au repreneur de l’usine de restructurer en économisant un plan de suppression d’emplois. Globalement, cela fonctionnerait, mais on sait qu’il y aura des manques dans certains services.

Par Nardo {PNG}

Le mois dernier, huit sont partis. Sur un total de 340, ça commence à se voir, et ce n’est qu’un début. Parmi ces huit collègues, des copains, mais pas tous. Certains comptaient les jours depuis déjà des années tandis que d’autres semblaient surpris d’apprendre qu’ils devaient quitter le bleu de travail. Jadis, la quille signifiait pot de départ, avec speech du chef de service, organisation d’une collecte, cadeaux et autres. Lorsque j’ai été embauché, le cadeau pour bons et loyaux services, c’était une paire de chaussons et un fauteuil. Pourquoi pas une concession directe au cimetière ? Aujourd’hui ce n’est plus le cas. La plupart des pots, quand ils ont lieu, se font en petit comité ou hors de l’usine. D’une part, parce que le « zéro alcool » règne dans la boîte (en théorie, du moins), d’autre part, parce que la plupart des collègues n’ont pas envie de faire la fête à l’usine. De plus en plus, d’ailleurs, filent en catimini, comme s’ils s’en allaient en congé.

Christian n’est pas de ceux-là. Avec ses allures de bûcheron rigolard, crinière et barbe grisonnante, il a passé 35 années dans la boîte. Pendant ses dernières années de boulot, il s’est investi dans le syndicat, après avoir occupé une partie de son temps libre à bouquiner la philosophie. Christian a bossé la majeure partie de son temps dans un des ateliers les plus sales de l’usine à fabriquer des engrais. Mais, à cause de ses articulations usées et de problèmes cardiaques, il a fini sa carrière comme gardien. Un gardien philosophe ça ne court pas les rues. Deux mois avant son départ, il a pris la résolution de ne plus bosser à son poste. Sans craindre une éventuelle sanction. Il n’avait pas envie de voir son chef et ce dernier avait peur des possibles étincelles que produiraient leurs altercations. Christian a donc passé une partie de ses heures de travail au syndicat, ou dans les autres services à causer avec d’anciens collègues. Il a aussi sauté sur chaque occasion de réunion pour batailler avec la direction. Il en a aussi profité pour piquer pas mal d’heures au patron, ce qu’il ne pourra plus faire en retraite.

Pourtant, malgré ces arrangements très personnels, Christian est allé de moins en moins bien. « Ce n’est pas le travail que je vais regretter, loin s’en faut. C’est plutôt le fait que j’ai bossé tant d’années, avec des contraintes, des horaires, des collègues, et que j’ai un peu peur de l’avenir  », dit-il. « C’est un saut dans le vide, une petite mort, une page qui se tourne. » Il a fallu qu’il vide ses armoires et placards au vestiaire. « C’est vraiment bizarre cette impression : comme si tout s’effaçait. Bientôt mon nom disparaîtra des registres. » Oui, c’est ce blues-là qui a atteint Christian. Difficile à imaginer de la part de ce colosse. Arrêter de bosser était depuis des années son souhait le plus fort, mais là, face à l’échéance de la retraite, il a du mal à s’y faire. Fichue aliénation liée au travail salarié !

Pour fêter son départ, il a organisé un pot au local syndical (lieu protégé) où beaucoup de monde est venu le saluer ou le chambrer. N’arrivant pas à quitter ses potes, il a promis de revenir de façon assidue aux prochaines réunions… Puis il est allé, pour la dernière fois, au service du personnel chercher son solde de tous comptes.



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Par Jean-Pierre Levaray


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