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Y a-t-il une vie après le syndicalisme ?


paru dans CQFD n°149 (décembre 2016), rubrique , par Ferdinand Cazalis, illustré par
mis en ligne le 02/12/2016 - commentaires

« Si nous attendons un résultat des négociations syndicales ; si nous nous limitons à suivre des consignes de 2 heures de grève sans lendemain ; si nous laissons les syndicats diriger la grève et nous rentrons chez nous ; si, après nous être battus, nous laissons le sort final de la lutte entre les mains des syndicats qui négocieront un compromis pourri avec le patronat – notre situation empirera et nous en serons les seuls responsables. Dans cette comédie, chacun, le patronat, le gouvernement, les partis, les syndicats joue son propre jeu et poursuit son propre intérêt. Personne ne se soucie des nôtres, et nous n’avons rien à attendre de personne. Nous ne pouvons être sauvés que par nous-mêmes. »
« Comment lutter ? », Cornélius Castoriadis, 1958.

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Buenos Aires, 2012. Martin Barzilaï

Des stagiaires en masques blancs qui occupent les entreprises privées. Des syndicalistes de Sud qui font leur autocritique. Des travailleurs associatifs qui se rebellent contre leur auto-exploitation. Des employé.e.s de fast-foods qui demandent à Ronald Mac Donald plus de thunes. Des Grenoblois.e.s qui s’allient avec des Camerounais.e.s pour lutter contre Bolloré. Des profs de fac qui refusent de rendre les notes de leurs élèves à l’administration pour dénoncer la précarisation de l’Université. Des actions de blocage économique menées par des AG interpros rassemblant syndiqué.e.s, non syndiqué.e.s, squats et associations de quartiers pendant le mouvement contre la loi Travail. Des travailleuses domestiques qui montent une radio en Bolivie pour se relier entre elles. Des ouvrières du textile qui ruaient dans les brancards misogynes du mouvement ouvrier au XIXe. Des assistantes sociales qui luttent main dans la main avec des éleveur.euses de moutons pour combattre l’informatisation de leur métier. Des syndicats de base en Italie qui préfèrent moins travailler que défendre la préservation de leur emploi à tout prix.
Ce dossier part d’une hypothèse. En confrontant les témoignages de travailleur.euses précaires organisé.e.s en collectifs de lutte, un panorama de résistances se dégage. Non pas pour critiquer le syndicalisme traditionnel, mais pour aller explorer les formes d’entraide qui se développent en même temps que la réorganisation de la mise au travail. Regarder ailleurs. Que pourrait prendre en charge un mutualisme renouvelé, prenant conscience des impasses de la bureaucratisation et de l’après-mouvement ouvrier ?
Ces trente dernières années, le travail salarié en Europe occidentale a changé de face. Moins de stabilité, donc moins de vision à long terme pour les travailleur.euses. Des contrats plus courts et jetables, qu’il faut sans cesse renouveler, des licenciements de plus en plus faciles pour les patrons, un retour au paiement à la tâche, des garanties sociales grignotées chaque année, et des salaires de plus en plus bas. La désindustrialisation et la tertiarisation des pays du Nord a quant à elle atomisé les salarié.e.s, faisant passer le lieu de production de l’usine, permettant une communauté de condition et de lutte, au domicile privé ou au travail de bureau atomisants. Celles et ceux qui bossent encore en usine ont des statuts multiples, de l’intérim au CDI, en passant par les systèmes de prime – autant de manières de les diviser encore. Le taux de syndicalisation en France ne représente plus que 10% de travailleur.euses (sur ce coup, la police explose la moyenne, avec 50% de syndiqués...). Les services ont explosé, mais la force de l’organisation syndicale semble s’être cantonnée au modèle industriel, et l’on ne voit pas d’entraide solidement organisée dans le tourisme, l’hôtellerie, la restauration, le soin, à la hauteur de l’histoire des luttes du mouvement ouvrier. Les syndicats traditionnels ont accepté leur rôle de partenaires sociaux, bien loin des principes fondateurs et révolutionnaires des Bourses du travail, du soutien mutuel libertaire et des critiques radicales du salariat qui avaient permis de bousculer les plus tièdes, et d’aboutir à de réelles victoires contre l’exploitation au cours du XXe siècle. Dans le même temps, le chômage entre deux jobs est devenu banal. Le travail se fait donc en pointillé, soit de manière plus ou moins choisie par des gens qui refusent de travailler en continu, soit de manière imposée pour des gens qui ne trouvent pas d’emploi dans leur domaine de savoir-faire.
Les collectifs et syndicalistes téméraires qui parlent dans ces pages ne brandissent ni drapeaux ni petit livre magique de leur poche. Leur méthode est le plus souvent pragmatique : remporter de petites victoires, qui redonnent confiance en améliorant le quotidien de celles et ceux avec qui ils partagent les mêmes galères. Leur but pourrait être d’affronter la première des précarités : l’isolement, qui nous dépossède de nos moyens d’action, de nos prises sur nos vies et de la joie de lutter.
Faire donc se succéder ces entretiens de groupes qui ne se parlent presque jamais, et même ne se connaissent souvent pas les uns les autres, n’a pas pour objet de fantasmer le grand soir à venir. Mais plus humblement, de rendre compte d’une vivacité qu’on pensait ensevelie sous les trahisons des grandes confédérations syndicales. Le monstre qui s’appelait syndicalisme bouge encore – le désir d’entraide, l’évidence du commun, la combativité des exploité.e.s ne se sont pas perdus en route. Le monstre est sans cesse débordé par ce qu’il n’avale pas, par cette autre hypothèse, celle dont parle John Holloway quand il raconte les expériences de lutte amérindiennes : changer le monde sans prendre le pouvoir.



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Par Ferdinand Cazalis


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