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Dossier : La mort qui tue

Transhumanisme : La mort dans l’âme


paru dans CQFD n°126 (novembre 2014), rubrique , par Mickael Correia, illustré par
mis en ligne le 28/12/2014 - commentaires

Convaincus que les technologies seraient à même de libérer l’homme de ses limitations physiques et intellectuelles, les transhumanistes ont toujours été obnubilés par la quête de l’immortalité. Au bout du tunnel, il y a de la lumière  : un joli tube de néon à la durée de vie scientifiquement calculée…

«  Une personne née aujourd’hui aura 86 ans en 2100, et les technologies lui permettront probablement de vivre jusqu’en 2200. À ce moment-là, la mort aura encore plus reculé », déclarait récemment Laurent Alexandre, neurobiologiste fan des médias et des thèses transhumanistes. L’auteur de La Mort de la mort (2011) aime à clamer que « l’homme qui vivra mille ans est probablement déjà né », grâce aux avancées biotechnologiques.

Le transhumanisme affirme en effet que l’être humain peut améliorer – voire augmenter – ses capacités physiques et intellectuelles via la convergence « NBIC », c’est-à-dire en alliant nanotechnologies, biotechnologies, intelligence artificielle et sciences cognitives. L’homme pourrait à terme s’affranchir… de la mort.

Par L.L. de Mars. {JPEG}

Mind-uploading

Ce fantasme de l’immortalité hante, et ce depuis ses prémices, la pensée transhumaniste. Dès les années 1970, un des gourous du mouvement, le professeur Fereidoun M. Esfandiary [1], change son nom pour « FM-2030 ». D’après ses prédictions, « en 2030 nous serons immortels et tout un chacun aura de grandes chances de vivre éternellement ». Lorsqu’en 1990, les transhumanistes créent l’Extropy Institute, ses membres les plus éminents adoptent des surnoms ­ridicules tel « Tom Morrow » ou « Natasha Vita-More », expression kitsch de leur foi en une vie éternelle. Le fondateur de cet institut, le philosophe britannique « Max More » déclare que « l’utilisation de la science et de la technologie est le meilleur moyen d’avoir raison des contraintes qui pèsent sur notre durée de vie ». Enfin, Humanity+, association mondiale présidée par Vita-More, affirme qu’il faut « diffuser largement les techniques visant à éliminer le vieillissement ». Figure popularisée par le New York Times et la BBC, le bioinformaticien Aubrey de Grey a développé depuis 2002 un programme de recherche privé, financé par le fondateur de PayPal, qui appréhende le vieillissement comme une «  maladie à combattre » et prétend concevoir des «  thérapies de rajeunissement ».

Le stade ultime de ce techno-futurisme décomplexé se traduit à travers le concept de mind-uploading ou «  décorporéisation ». D’après Ray Kurzweil, apôtre médiatique et directeur de l’ingénierie chez Google, vers 2045, les ordinateurs seront plus puissants que les cerveaux humains. Dans son livre Serons-nous immortels ? (2006), il assène que notre pensée pourra être téléchargée sur un support informatique, un robot ou distribuée et alimentée sur le Web…

Profit éternel

Inoffensif délire techno new-age ? Fin 2013, a été lancé à Genève le Human brain project [2], en collaboration avec IBM et doté d’un financement européen d’un milliard d’euros. L’objectif est de concevoir un super ordinateur capable de reproduire la complexité de pensée d’un cerveau humain. Sous prétexte d’étudier les maladies neurodégénératives, ce projet de cerveau digital préfigure le mind-uploading transhumaniste.

Par L.L. de Mars. {JPEG}

Mais la lutte pour l’immortalité doit aussi être synonyme de profit. Ainsi, Laurent Alexandre est le cofondateur de Doctissimo.fr et a créé la société DNA Vision, leader européen du séquençage d’ADN. Max More est PDG d’Alcor, grand fournisseur mondial de services de cryogénisation. Ray Kurzweil est devenu une marque à lui tout seul, notamment à travers ses livres à succès mélangeant conseils de régime anti-cholestérol et élucubrations sur les biotechnologies. Il est également à l’origine de la Singularity University, une école privée de la Silicon Valley qui ponctionne les futurs ingénieurs transhumanistes de 30 000 euros pour dix semaines de cours. Enfin, Google a créé l’an dernier Calico (California Life Company), une société de biotechnologie dédiée à la lutte contre le vieillissement et ses maladies associées.

Si FM-2030, mort en 2000 à l’âge de 70 ans, a été cryogénisé et attend toujours une techno-résurrection de son corps, le premier colloque international sur le transhumanisme célébré en France aura lieu fin novembre [3] et Natasha Vita-More, Aubrey de Grey ou encore Laurent Alexandre s’y téléporteront en chair et en os.

Le dossier "La mort qui tue"

Y-a-t-il une vie avant la mort ?


Notes


[1Auteur de Êtes-vous un transhumain ?, livre édité en 1989 qui a largement popularisé les idées transhumanistes.

[2www.humanbrainproject.eu. La même année, Barack Obama a annoncé le lancement de l’initiative Brain Research through Advancing Innovative Neurotechnologies (Brain), concurrent direct du futur cerveau digital européen.

[3http://transvision2014.org. Ce colloque, sous-titré « Le transhumanisme face à la question sociale » (sic  !), aura lieu du 20 au 22 novembre 2014 à Paris.



8 commentaire(s)
  • Le 28 décembre 2014 à 18h54, par samuel -

    C’est quoi cette soudaine envie de réifier un supposé ennemi "transhumaniste". Il ne suffit pas d’aligner des noms et des entreprises qui n’ont pas de liens communs pour identifier un mouvement à combattre. L’investissement dans la médecine anti-aging, le Human Brain Project, ou les délire néo-cyber-new-ageux n’ont vraiment pas grand chose à voir. Et il faut être un peu simpliste pour tous les regrouper dans le même sac et les pointer du doigt. Ok, c’est un ramassis de merde. Mais de là à l’ériger en système... Ou alors montrez-nous plutôt où et quand ils se regroupent et agissent de concert plutôt que de faire du complotisme de bas-étage.

    Et sinon, je vois pas de problème particulier à faire en sorte que la technologie améliore la vie des hommes. Moi, ce qui me fait chier, c’est l’exploitation, les dominations et les nuisances créées par le capitalisme ou l’organisation industrielle de la vie. Et y a pas de nécessités qui fassent que la technologie soit forcément aliénante, destructive, etc... plutôt des logiques de profits et d’accaparement qui sont sous-jacentes à tous les domaines de la vie.

    Mais de nouveau, est-ce que se poser la question du "transhumanisme" aujourd’hui (un mouvement qui n’a d’impact sur nos vies à AUCUN niveau. Et je vous défie de trouver un exemple concret), c’est pas une tentative d’amener encore une fois de l’eau au moulin des imbéciles anti-indus français - PMO, Escudero, la Lenteur, etc ? Et à tous les autres réacs actuels, nostalgiques du bon vieux temps où l’on mourrait en couche, où le poulet avait du goût, les pédés et les femmes fermaient leur gueule, et la vie était plus douce. Pouah.

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    • Le 29 décembre 2014 à 13h29, par Micka CQFD -

      Ce ne sont pas des noms ou des entreprises sorties de nulle part, bien au contraire, toutes les personnes citées sont des figures célèbres de ce mouvement de pensée et qui s’assument en tant que telles Quant aux entreprises, pas un média, de Libé au Figaro, n’a pas écrit sur l’influence du transhumanisme sur toutes les entreprises de la Silicon Valley (Google ou encore le directeur du Human Brain project le clament même haut et fort). C’est loin d’être du "complotisme de bas-étage" ou des regroupements par simplisme et il s’agit bien ici de projets qui ont déjà un impact sur nos vies.

      Et quand tu écris de montrer "où et quand ils se regroupent et agissent de concert", relis la chute de l’article.

      Après, il n’est pas question ici d’être "anti-industriel" ou non, mais de montrer dans cet article l’obsession de cette mouvance pour l’immortalité, un fantasme qui fait philosophiquement froid dans le dos. Et que les transhumanistes "croient" que grâce aux technologies on vivra éternellement, ça repose pour moi sur toujours de vieux ressorts de notre pensée occidentale moisie, notamment la croyance en un Dieu salvateur et pourvoyeur d’une vie éternelle...

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      • Le 30 décembre 2014 à 10h55, par Marc -

        Bonjour Micka,

        Pub mise à part, je ne peux que vous inviter à venir découvrir l’interprétation de l’Association Française Transhumaniste - Technoprog (sur son site). Vous aurez l’occasion de vous rendre compte que tous LES transhumanistes (sic) ne "croient" pas en une quelconque immortalité, qu’ils ne rêvent pas tous de profits éternels, etc. La plupart des transhumanistes réels (pas ceux des slogans à la Kurzweil) ne parlent pas d’immortalité (terme de métaphysique) mais d’augmentation radicale de la durée de vie en bonne santé. À titre personnel, je dis : Un autre transhumanisme est possible". je crains que vous ne soyez victimes d’une présentation très univoque du transhumanisme. Bien cordialement

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        • Le 31 décembre 2014 à 16h21, par Micka CQFD -

          Bonjour Marc Roux,

          je connais très bien Technoprog et lu votre dernière déclaration pour un technoprogressisme...suite à la conférence transhumanisme de fin novembre dernier. Tout ce discours repose sur un mythe : la neutralité des technologies. Les technologies seraient par essence neutres moralement ou politiquement, et elles peuvent être subordonnées aux bonnes volontés de nos sociétés, réorientables vers plus de justice sociale, de protection de l’environnement, etc. Bref progrès technique et progrès social seraient intimement liés et on pourrait effectuer une sorte de contrôle social sur le champ des technologies.

          Mais toutes les technologies sont loin d’être "amorales" ou "apolitiques" : elles portent en elles des valeurs intrinsèques de performance, de simplification, de quantification. Et leur production, sur laquelle nous avons aucune emprise, est soumise à des impératifs de rentabilité tout en étant guidée par les Etats ou l’économie de marché.

          Quant à affirmer que ce n’est pas nous mêmes, mais des sytèmes technologiques qui sont les plus à même de nous apporter plus de "justice sociale", plus "d’émancipation"...

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          • Le 2 janvier 2015 à 14h06, par Ungars -

            En même temps CQFD utilise aussi des technologies avec son site internet et même... l’imprimerie qui permet à son journal d’exister.

            L’émancipation c’est sans doute nous-même + la technologie.

            Je suis assez heureux que des personnes amputés puissent récupérer des bras mécaniques qu’ils peuvent controler par leurs pensées, notamment parce que je n’ai pas d’alternative à leur proposer et que je me vois mal leur faire la leçon, moi bien protant en leur expliquant qu’ils devraient agiter leur petits moignons en cadence sur le chant des partisans.

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  • Le 29 décembre 2014 à 14h01 -

    moi je m’en tiens à Woody Allen : "l’éternité c’est long , surtout vers la fin"

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  • Le 30 décembre 2014 à 19h36 -

    Ha ben tient, entre les alter-transhumanistes et ses satellites vivants qui ringardisent la beauté d’une bougie et les transhumanistes purs et dur, nous voilà bien. Exploitation capitaliste prolongée ou éternel, environnement toxique pour du matériel biologique/vivant humain ou non ou bien du matériel technologique à obsolescence programmée (pour profits éternels), médecin et psy en tout genre pour les uns, McAffee et autre (nano)mécanos pour les autres, on n’a pas sorti not’ cul des ronces... bref, ces nouveaux prédicateurs qui nous abreuvent de lendemains qui chantent, que font-ils réellement, mais réellement hein ! , au présent ?

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  • Le 31 décembre 2014 à 13h02, par Alter -

    Plus de problème de succession. Ni de progéniture incompétente. Le rêve des grandes bourgeoisies !

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