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Sautes-frontières : Gare aux gares !


paru dans CQFD n°126 (novembre 2014), rubrique , par Christophe Goby, illustré par
mis en ligne le 12/12/2014 - commentaires

Avec ou sans le déclenchement d’opérations spectaculaires à l’échelle européenne, la chasse aux clandestins va bon train à Marseille. Pour accélérer les flux d’expulsions, le tribunal, chargé d’emballer la chose avec un minimum de formalisme juridique, est situé en plein cœur du centre de rétention du Canet. Retour sur une routine administrative qui se veut toujours plus discrète.

Sous une passerelle, le mistral souffle à décorner un képi de gendarme. Une veste abandonnée remplit un trou dans la chaussée dévastée. Un bouquet de poireaux traîne derrière la poubelle. Quelques tags rouillent sur des rideaux poussiéreux. Pas l’ombre d’un chat. Le ciel est bleu de glace. Sur le mur, on peut lire ministère de la Justice, salle d’audience du TGI. Nous sommes devant le centre de rétention du Canet à attendre en regardant un morceau de plastique blanc accroché à un arbuste. Comble de malchance, le bar de l’Avenue est fermé aujourd’hui.

Par Rémi. {JPEG} Après la salle d’attente et la fouille, en plein vent, nous pénétrons dans une modeste salle où la juge et quatre agents de la PAF introduisent les internés du centre de rétention pour lesquels la préfecture a déposé une procédure de reconduite à la frontière. Pour l’avocat commis d’office  : « C’est juste de l’administratif ici  ! » Cinq hommes sont présentés ce matin. Le premier est éthiopien. En short et pull noir à capuche , il a fui son pays en 2010. Contrôlé en gare de Marseille, il ne possédait pas de documents pour prouver son identité. Cela a suffi à l’envoyer en rétention. Sa traductrice nous apprend qu’il est content d’être renvoyé en Italie et surtout pas dans la corne de l’Afrique d’où il a fui la misère.

Le chariot de l’imprimante ne revient plus. L’employé de la préfecture, timide et un doigt dans la bouche donne un coup de main à la greffière. Jibril apprend sans broncher qu’il pourrait rester en détention au maximum 20 jours.

Égyptien, quoiqu’on le soupçonne d’être palestinien, Saba veut rentrer en Égypte. Arrêté comme six autres à la gare St-Charles. Dépressif, il ne supporte plus l’Europe et ne veut pas passer par l’Italie où il a des papiers provisoires. « C’est dommage pour quelqu’un qui veut rentrer », conclut son avocat. La présidente rajoute  : «  ça arrive… »

Lui, c’est à la gare routière d’Aix qu’il a été interpellé parce qu’il crachait au sol. Walid est furieux et invective la présidente  : « Je suis en Allemagne depuis deux ans, et j’attendais mon TGV pour Bruxelles. J’aurais pu fuir, je ne suis pas un terroriste. » C’est parce que Walid voulait faire un tour en France qu’il s’est retrouvé en rétention. « S’il vous plaît, bitte schön », supplie-t-il. Il interpelle son avocat  : «  Vous êtes mon avocat ?  » Réponse  : «  Pas sûr  ! », estime l’intéressé peu amène devant l’agitation de son client qui demande qu’on respecte ses droits.

Depuis trois jours en France, Jamal a l’air fatigué. Âgé de 24 ans, il vendait des cigarettes sur la voie publique. Sa demande d’asile déposée en Allemagne, on lui a dit de passer en France. Il va être renvoyé par avion, « sans menottes », souffle la présidente. «  Pas d’escorte la première fois… »

Le dernier passager de la charrette de la matinée est un Tunisien aux cheveux très courts, habillé d’un Adidas noir et en jean. Il montre sa carte d’embarquement. Expulsé, le pilote n’a pas voulu de lui dans l’avion pour Rome. « C’est inhabituel le refus d’un commandant de bord », commente la présidente. Il possède un passeport et se trouve pourtant en détention depuis six jours.

Ce matin le centre de rétention du Canet jugeait cinq ressortissants tous venus du Maghreb. « Les autres sont expulsés dans les deux jours en ce moment », commente l’avocat. Le tribunal du juge des libertés ne subit plus d’encombrements. La France expulse à tout va les derniers ressortissants de l’Empire. Delenda est Carthago.

L’enfer sous la mer

L’opération Mos Maïorum s’est étendue du 13 au 26 octobre dernier. Appuyée par l’agence européenne Frontex dotée d’un budget qui avoisine les 100 millions d’euros, elle a mobilisé 18 000 fonctionnaires de différents services et a été principalement gérée d’état à état comme les innombrables opérations précédentes  : Triton, Mare Nostrum, Poséidon, Neptune, Xenios Zeus (dieu d’hospitalité, sic), etc. Et comme les précédentes, elle s’annonce comme un complet fiasco, du moins par rapport à l’objectif prioritaire censé la légitimer, à savoir identifier et poursuivre les réseaux de passeurs. De toute façon, la Cimade et d’autres associations de soutien avaient pris les devants en diffusant des documents en plusieurs langues prévenant les migrants de l’imminence de Mos Maïorum. Pas sûr que cela en ait dissuadé beaucoup de risquer leur peau, un an après la noyade de centaines d’entre eux près de Lampedusa.

Comparaison n’est pas raison mais on peut laisser le mot de la fin au pasteur Marc Boegner, président de la Cimade qui relatait en ces termes l’entrevue qu’il avait eue avec Pierre Laval en 1942  :

« Ferez-vous la chasse à l’homme ?, lui demandai-je.

– On les cherchera partout où ils sont cachés ».



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Par Christophe Goby


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