CQFD

La magie du cirque


paru dans CQFD n°126 (novembre 2014), rubrique , par Catherine Thumann
mis en ligne le 25/12/2014 - commentaires

Assis en l’air, en équilibre sur les pieds tendus de Maxime, Youssef a les yeux qui pétillent et le sourire aux lèvres. Ce minot sourd savoure son heure de cirque « adapté » au sein de l’association Zimzam, installée au cœur de Marseille.

Dans un coin de cette jolie salle de la rue Vian, Lucas, lui, a plus de mal à s’y mettre. Il préfère jouer avec une balle rebondissante ou se balancer dans un tissu suspendu. Pas de souci. Maxime, l’intervenant de Zimzam, ne l’oblige à rien. Il parvient de temps en temps à le ramener au groupe, sans le bousculer. « Il faut savoir que Lucas n’entend absolument rien », l’informe une éducatrice. A la fin de la séance, la patience semble porter ses fruits. Lucas décide de faire un aller-retour sur le fil de funambule. Et il rit, au lieu de pleurer comme au début. Sophia, neuf ans, qui vient de faire le « point zéro » [1] sur une chaise, me confie  : « J’ai peur des fois, mais je fais quand même ». L’animatrice, Célia, est très heureuse de voir les enfants prendre confiance, se mettre en situation de risque, « dépasser des craintes qu’ils ont au quotidien ».

« Certains ont envie d’aller vers un objet ou de se réfugier dans un espace. On les laisse libres et on s’adapte. Il n’y a pas de règles, ce serait dangereux. C’est pour ça qu’on parle de cirque adapté  », explique Antoine, l’administrateur de l’association. Créée en 2005 par deux circassiens qui travaillaient dans l’éducation spécialisée, Zimzam compte aujourd’hui trois salariés qui jonglent avec 40 établissements de la région Paca. Toutes sortes de publics passent sur les planches de l’association  : des personnes autistes, trisomiques, psychotiques, sourdes, handicapées moteur ou souffrant de troubles du comportement et bien d’autres encore. Les fondateurs ont eu à cœur de les extirper du cadre des institutions, d’offrir un espace de liberté à ces personnes fragilisées et souvent confinées dans des espaces délimités. « On tient à ce que les établissements fassent le déplacement dans nos locaux, en centre-ville, pour que les personnes sortent de leur lieu de vie quotidienne et fréquentent un espace artistique comme les autres. Pour certains, rien que le transport, c’est tout une aventure », souligne Antoine.

Dans l’après-midi, c’est un groupe de l’atelier thérapeutique de Frais-Vallon que Maxime reçoit, une petite dizaine d’adultes atteints de troubles psychiques. « Notre plus beau profil, on s’en fiche », lance l’animateur aux pratiquants hebdomadaires, histoire de les mettre à l’aise. « J’ai envie de dormir, moi », lui lance Joseph, au bout du rouleau. « Rejoignez-nous quand vous voulez », lui répond Maxime, pas le moins du monde perturbé par cette rebuffade. Au bout de trente minutes, Joseph retire ses chaussures et retrouve ses potes sur le tapis. A en croire son sourire soudain, la motivation a repris le dessus. « Le cirque les détend plus que d’autres activités. Ils arrivent à tenir une heure sans s’arrêter, ce qui est très rare. En tant que soignante, je vois des bénéfices sur les personnes. Faire la démarche d’aller à l’extérieur, éviter le repli sur soi. Ici, ils retrouvent aussi un schéma corporel qu’ils ont parfois perdu », observe l’infirmière. « Eh Maxime !  », interpelle Delphine avec une massue à la verticale sur le bout du doigt. « Waouh  ! C’est un sacré équilibre, ça  ! », lui répond l’artiste intervenant.

Pour la plupart d’entre eux, cette bouffée de cirque est la seule activité artistique de la semaine. La faute à un budget serré, celui de l’allocation adulte handicapé, environ 780 euros par mois. « En plus d’avoir des troubles difficiles à vivre, ce sont des personnes en situation de précarité. Là, on leur propose une activité gratuite, financée par l’hôpital.  »

Du côté de Zimzam, on évite soigneusement de mesurer les effets des ateliers. Antoine tient à le rappeler  : « On ne peut pas faire une grille d’évaluation. Quand les subventionneurs nous questionnent sur des résultats, on pourrait rentrer dans leur jeu, mais ça n’a aucun intérêt. On voit simplement le bien-être que ça apporte aux personnes, les relations qui se mettent en place entre elles, les prises de conscience progressives de leur corps et des autres. »

Olivier, 45 ans, étiqueté « malade mental », s’étonne « de jour en jour » avec le cirque. « Franchement, ça fait du bien au moral. On mange ensemble avant et on se retrouve ici. On apprend à se servir de son corps, à mieux connaître les camarades. On crée de vrais contacts  », s’enthousiasme celui qui regrette toutefois de ne pas avoir pu essayer le trampoline pendant cette séance.

L’intervenant, Maxime, connaît bien son public, si varié soit-il. Avant d’être embauché à Zimzam, il a passé quatre ans et demi en tant qu’aide médico-psychologique dans une dizaine d’institutions. Là-bas, il a senti qu’il fallait voir ailleurs, s’ouvrir à d’autres pratiques. Le cirque a été un déclic. Il s’est formé, en vivant un an dans un camion, puis il a trouvé l’association marseillaise, qui conjuguait ses deux domaines de prédilection. « Il y a une sensation de cohérence à Zimzam, et c’est vital, quand on travaille avec de l’humain. On réajuste tout, quotidiennement, heure par heure, en fonction des personnes, des institutions, des corps de métier qui nous accompagnent. Dans une société qui nous fait croire à des recettes parfaites, je défends que personne, dans ce type de métiers, n’a de solution miracle. Et le croire peut même s’avérer dangereux. On se donne juste les moyens d’agir au mieux. C’est comme chercher un équilibre au cirque, toujours instable, toujours en mouvement. On se laisse surprendre et on se nourrit de voir que des choses marchent. » chaise.

NB  : L’association Zimzam organise chaque année un important festival de cirque « différent » à Marseille, le Fadoli’s Circus. Tout y est gratuit. Jusqu’à 2 000 personnes par jour en profitent. Une soixantaine de bénévoles s’y investissent. Pour des raisons restées obscures, l’édition de cette année a dû être annulée, faute d’autorisation de la mairie pour installer les chapiteaux… CQFD reviendra dessus dans un article plus large sur les difficultés des milieux associatifs à Marseille, « capitale de la culture »… oui, mais en 2013 seulement.


Notes


[1Le point zéro est un équilibre immobile obtenu en se balançant en arrière sur une chaise.



Ajouter un commentaire

Par Catherine Thumann


Dans le même numéro


1 | 2 | 3

Voir






Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts