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Littérature : God save John King !


paru dans CQFD n°126 (novembre 2014), par Mathieu Léonard
mis en ligne le 22/12/2014 - commentaires

Auteur de six romans traduits en français [1], John King était invité au festival littéraire « En première ligne » d’Ivry-sur-Seine le 19 septembre dernier. Rencontre avec une figure rare de la littérature britannique.

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Lire les romans de John King, c’est se plonger au cœur de la vie quotidienne des classes populaires britanniques ; se mêler à leurs contradictions, à leurs frustrations, à leurs défaites ; vibrer à travers une culture vivante et rageuse. John King parle évidemment de choses qu’il connaît, sans juger, sans donner de leçons, avec un souci constant d’authenticité.

« J’ai grandi dans une hideuse ville industrielle de la banlieue de Londres, raconte-t-il. Slough a d’ailleurs inspiré un poème de John Betjeman en 1937  : “Come friendly bombs and fall on Slough [2] !Les banlieusards de l’Ouest londonien supportaient Chelsea [3]. Je devais avoir 8 ans quand, dans la cour de l’école, des grands m’ont demandé quel club je soutenais. Un copain m’a glissé à l’oreille  : “Dis-leur que tu supportes Chelsea sinon ils vont te casser la gueule !” J’ai donc décidé de supporter Chelsea depuis ce moment-là… »

Publié en 1998, Football factory, le premier livre de John King est devenu un best-seller. Il raconte l’excitation de jeunes fans de Chelsea qui pensent vivre des moments d’héroïsme à travers le hooliganisme, tout en prenant pour modèle un vétéran de la seconde guerre mondiale. D’après l’auteur de Trainspotting, Irvine Welsh, il s’agit « du livre le plus authentique jamais écrit sur le football et sur la classe ouvrière anglaise ». Le football est le dénominateur commun de ces jeunes thugs, qui pouvaient se sentir à l’époque les vrais maîtres du stade. « J’ai bien sûr été influencé par ce que développe Orwell dans 1984, explique King : “le pouvoir des foules” et la construction d’ennemis, que ce soit entre clubs, entre générations, entre quartiers, pays, etc. » Après trois décennies de gentrification, le football a évidemment changé  : « Au début des années 1970, les stades étaient remplis d’adolescents, aujourd’hui ce public a déserté. Cela a dû passer par la lutte contre le hooliganisme, mais le but profond était de faire venir des gens avec plus de pognon et de rendre le foot “tendance”. Durant la saison 1976-1977, quand j’allais voir Chelsea qui jouait en seconde division, cela me coûtait 50 pence, le budget de l’année représentait 10 £… Maintenant je crois que la place la moins chère pour un match est à 50 £. Tous les clubs ont été absorbés par le business, pourtant la culture populaire existe toujours même si elle est en dehors des stades et qu’elle est moins visible. »

JPEG L’autre fil conducteur des premiers romans de John King, c’est l’implication quotidienne de la musique dans la vie des adolescents  : « Mon premier match a été Chelsea-Southampton en 1970. C’était quelque chose d’impressionnant de voir ses héros en chair et en os, mais mon plus grand souvenir, c’était de voir les tribunes remplies de centaines de skinheads [4] qui tapaient des mains sur le morceau “Liquidator” d’Harry J All Stars. C’est vraiment ça dont je voulais faire partie. »

La musique a d’ailleurs constitué pour John King un lien direct avec la littérature et lui a inspiré une certaine nervosité dans le style  : « Le punk a été pour moi une affaire de mots avant même l’énergie qu’il dégageait. Le premier album des Clash a des paroles formidables qui avaient une résonance avec ma vie. J’ai aussi découvert Orwell à travers l’album de David Bowie, Diamond Dogs (1974), qui se voulait originellement une adaptation musicale de 1984. D’un point de vue stylistique, les écrivains de ma génération sont plus proches d’Hubert Selby Jr, de Bukowski ou de John Fante. J’ai aussi adoré l’écriture de Jack Kerouac dans Sur la route, mais en même temps, cela s’adresse à un public étudiant, à des gens qui ont l’air d’avoir la vie facile sans avoir besoin de bosser. Samedi soir, dimanche matin d’Alan Sillitoe, j’ai dû le chiner un peu par hasard chez un bouquiniste. Alan avait peu à voir avec les écrivains comme John Osborne, John Brain, Harold Pinter, etc., qui étaient associés à l’appellation journalistique de “angry young men”. Il n’aimait pas non plus être qualifié d’auteur “working class”, car c’est une façon de vous cataloguer et vous mettre dans une boîte, donc de se débarrasser de vous. »

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Refus de catégorisation mais aussi refus de posture idéologique. Les personnages de John King sont souvent rugueux et, à travers leurs propos, King est parfois soupçonné de prêter le flanc à certaines ambiguïtés sexistes et xénophobes  : « Je montre juste que la plupart des gens du commun peuvent se laisser abuser par leur propre langage. Ils disent des choses qu’ils ne pensent pas réellement. Par exemple au début de La Meute, il ne faut pas s’arrêter aux propos sexistes des protagonistes. J’ai voulu reconsidérer la prétendue guerre des sexes pour parvenir au constat que les hommes et les femmes de mêmes origines sociales ont finalement plus en commun qu’avec des gens de même sexe mais de milieux sociaux différents. »

Aussi, dans son dernier livre White trash, assiste-t-on à l’évolution des rapports entre Jonathan Jeffries, administrateur d’un hôpital, avec le personnage principal, Rubby, une infirmière qui se tue à la tâche, rapports qui vont passer de cordiaux à conflictuels. Au départ, Jeffries apparaît comme tolérant, mais, au fur et à mesure du récit, on s’aperçoit qu’il mène une politique au détriment des plus pauvres par souci de gestion capitaliste. « Au-delà du procédé littéraire, je voulais aussi montrer comment beaucoup des gens issus de milieux favorisés savent user d’un discours en apparence ouvert mais agissent différemment. C’est un peu comme nos gouvernements prétendument “libéraux” , qui professent toutes sortes de leçons antiracistes, mais le sont-ils vraiment  ? »

Outre son implication avec l’écrivain Martin Knight dans la maison d’édition London Books, qui cherche à redécouvrir une littérature sociale londonienne « vibrante et intense », John King a plusieurs bouilloires au feu qui l’amènent dans des univers littéraires très différents  : « Prison house devrait être bientôt publié en France, c’est probablement le livre que j’ai écrit que je préfère. Il s’agit de la survie d’un homme qui se retrouve dans une prison dans un pays inconnu. Des meurtres sont commis et lui-même se retrouve hanté par les monstres de son enfance. Je suis en train d’écrire un livre intitulé Slaughterhouse prayer, qui est l’histoire d’un homme entre deux âges qui a épousé la cause animale. En vieillissant, il pense que le dialogue ne peut plus changer les choses et décide de passer à l’action directe en tuant les responsables de l’abattage des animaux. Enfin, j’écris aussi un récit semi-futuriste, assez humoristique, sur le proche avenir de l’Occident. Tout est gentrifié et géré dans une même gouvernance par les intérêts de business men déconnectés de la réalité des gens et de leurs milieux. C’est une dictature avec un grand sourire qui t’offre du chocolat chaud tout en réécrivant le passé. » Une histoire pas si éloignée d’un présent déjà presque orwellien.

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Propos recueillis avec le précieux concours de Daniel Paris-Clavel (Chéribibi)


Notes


[1Football factory, La Meute, Aux couleurs de l’Angleterre et Human Punk aux éditions de l’Olivier, Skinheads et White trash au Diable Vauvert.

[2« Soyez les bienvenues, bombes, et abattez-vous sur Slough  ! »

[3Chelsea est aujourd’hui un club très rupin entre les mains de l’oligarque russe Roman Abramovitch.

[4« Les mods sont apparus au milieu des années 1960 avant de se scinder entre un courant psychédélique et le mouvement skinhead, devenus bootboys dans les années 1970. Ces derniers étaient le phénomène massif des stades, ils avaient des boots de skinheads mais portaient la nuque longue et des pattes d’eph car c’était la mode partout. Les hippies, eux, venaient plutôt de la classe moyenne, ils n’étaient pas intéressés par le football. »



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