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Total chahut


paru dans CQFD n°89 (mai 2011), rubrique , par Jean-Pierre Levaray, illustré par
mis en ligne le 21/06/2011 - commentaires

par EfixSituée à l’ombre des gigantesques tours Total de la Défense, l’immeuble City sert de siège social à trois de ces filiales : Bostick (colles), Cray Valley (polymères et polyesters) et GPN (engrais). Des groupes chimiques dont Total cherche à se débarrasser au fur et à mesure des opportunités.

En début d’année, Total a annoncé la vente de Cray Valley à Arkema pour 550 millions d’euros. Arkema était, à l’origine, la partie « chimie » du groupe pétrolier. En 2005, Total s’en est séparé. Désormais, Arkema fait le sale boulot en supprimant des usines et des emplois sans que Total soit nommément responsable. Évidemment, pour les salariés de Cray Valley, atterrir chez Arkema, ça fait plus que peur.

Je me trouve ce matin-là, dans le quartier de La Défense, avec Bruno et Pascal, pour une réunion pas plus intéressante que ça. En arrivant près de l’immeuble City, nous entendons les bruits caractéristiques d’une manif. Sur le parvis et dans les courants d’air, soixante à quatre-vingts personnes font pas mal de chahut. Depuis l’annonce de la cession, les grèves se multiplient sur les sites de Cray Valley, mais ce n’est pas facile de faire nombre quand l’entreprise ne compte plus que 590 salariés en France. Ce sont principalement des gars de l’usine de Villers-St-Paul (Oise) qui ont fait le voyage, à l’appel de la CGT et de FO. Nous nous joignons à eux. Dans des moments comme ça, on cause facilement, et nous avons un point commun avec les copains de Cray Valley : leur PDG actuel était le nôtre, auparavant. Ce dernier, en nous quittant, nous avait déclaré, la mort dans l’âme, qu’il aurait dû prendre sa retraite mais que Total lui avait confié une mission importante… À lui, qui avait été parmi les créateurs de Cray Valley. On connaît sa mission aujourd’hui : brader l’entreprise.

Le but du rassemblement de ce matin est de bloquer le Comité central d’entreprise qui doit statuer sur le rachat en question. D’autant que deux syndicats, toujours les mêmes, sont déjà prêts à donner leur aval. Le temps passant, les manifestants commencent à s’échauffer. Tout le matériel de supporter de foot est mis en action : vuvuzela, cornes de brume, pétards… Le boucan est terrible, et on voit les cadres de l’immeuble commencer à stresser. L’un d’eux, jeune et dynamique, militant CGC par ailleurs, essaie de calmer les manifestants, mais il obtient plutôt l’effet inverse.

Il est temps que les manifestants pénètrent dans les lieux jusqu’à la salle de réunion. Ce qui se fait très rapidement, sans que les deux pauvres vigiles n’interviennent. Nous entrons alors dans la pièce où les délégués syndicaux et les patrons sont déjà en place. Tous les manifestants arrivent à s’entasser dans un tohu-bohu général.

Les manifestants interpellent le PDG sur les conditions de travail, sur le futur, sur la mutuelle qui sera moins bonne chez Arkema. J’en passe et des meilleures, mais les propos vont loin. À ça, le PDG réplique qu’il va donner une prime totalement ridicule de 1 750 euros. Les manifestants demandent 10 000 euros depuis le début du conflit. Ce que Total a su donner lors de sessions précédentes.

Les discussions, très animées, durent une heure. À un moment, les représentants de la CFDT et de la CGC, qui voudraient bien signer, se font asperger par des serpentins sortis de bombes aérosol. Le directeur du siège se lève alors et déclare : « Devant le chahut instauré, la réunion est suspendue. » C’est une petite victoire qui retarde juste les échéances de quelques semaines.

Les manifestants sortent plutôt contents, ainsi que les délégués et les patrons. On reste avec les collègues et, ça tombe bien, c’est l’heure de l’apéro. Le pastis sort des sacs, ainsi que les gobelets et l’eau. Il faut bien humidifier nos gorges asséchées d’avoir tant crié.

Plus tard, les manifestants essaieront d’entrer dans le hall de la tour Total pour se faire entendre. Là où, l’an dernier, des CRS nous avaient bien gazés. Désormais de très gros rideaux de fer empêchent toute manifestation de pénétrer les lieux. Il faudra trouver d’autres passages.



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Par Jean-Pierre Levaray


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