CQFD

Entretien avec Hanifa Taguelmint

« Surtout, nous avons pris la parole »


paru dans CQFD n°154 (mai 2017), rubrique , par Bruno Le Dantec, illustré par
mis en ligne le 18/05/2017 - commentaires

Après le dossier « Racisme et violences policières » du CQFD n°153, très axé sur Paris et ses banlieues, nous voulions revenir sur le sujet sous une autre latitude, à Marseille, avec les mots vifs d’Hanifa Taguelmint, participante active de la Marche pour l’égalité de 1983 et proche de deux victimes de meurtres racistes.

Hanifa Taguelmint : Quand, dans la nuit du 13 au 14 février 2013, un flic ivre a tué Yassin, le demi-frère de mon neveu, avec son arme de service [1], le pire, pour nous, a été de voir l’histoire se répéter. Mon frère et son fils, à trente-deux ans d’intervalle, ont tous les deux perdu un frangin. En effet, le 21 février 1981, notre frère Zahir fut assassiné dans des circonstances bêtes et méchantes – abattu par ce qu’on appelait un tonton-flingueur, qui a fait un carton avec son 22-long rifle sur des minots au pied d’un immeuble de notre cité de La Busserine. Trois mois avant, le 18 octobre 1980, Lahouari Mohamed, 17 ans, était assassiné à quelques mètres de là par le CRS Taillefer de deux balles dans la tête. J’étais toute jeune et cette injustice m’a marquée à vie. On avait grandi dans l’ombre de la guerre d’Algérie, mais nos parents ne nous avaient jamais raconté ce qu’ils avaient vécu. Leur silence n’était pas honteux, mais terrible pour nous. Les vrais traumatisés ne parlent pas, je l’ai compris plus tard. À la mort de mon frère, c’est comme si une bombe avait explosé chez nous. D’un coup, pour toi c’est la guerre, alors que les autres autour de toi sont en paix. Ma mère est morte de chagrin six mois après. Toute une vie de rêves et de projets s’effondre, il n’y a pas de mots pour dire cela. Alors, on s’accroche à la lutte, on rencontre des militants, des syndicalistes… Et toutes ces expériences ont fait ce que je suis : une femme qui a envie de se battre plutôt que se résigner.

CQFD : Est-on préparé à une telle guerre ?
H. T. : Par force, ma conscience politique, née dans les manifs lycéennes, s’est aiguisée. De plus, j’étais menacée d’expulsion à ma majorité, puisque je n’étais pas française – expulsée, ça voulait dire arrachée à ma famille et envoyée dans un pays que je connaissais à peine. S’y ajoutaient les problèmes liés à la condition des femmes. J’ai grandi dans une famille qui m’a laissé étudier, mais je voyais mes copines arrêter, puis fuguer parfois, pour échapper au mariage. Tout ça a éveillé en moi une conscience de ce qui touchait les miens – et quand on pense « les miens », ça veut dire qu’il y a « les autres ». Pourtant, je ne voulais pas être une immigrée – je suis née en Algérie, je suis une vraie immigrée ! Je me disais, dans cette époque pas très normale, que j’allais m’en sortir par les études. Quand mon frère est mort, j’étais en terminale, on était six Arabes dans tout le lycée. J’aimais l’école, qui m’a aidée à me structurer aussi en dehors. On était nombreux à la maison, mais on avait à manger, on n’avait pas froid, des parents aimants. Je ne me sentais pas une « pas comme les autres ». Il y avait deux vies, pourtant, si on regarde bien, avec une espèce d’identité schizophrène. À l’école, on était comme les Blancs mais, dès qu’on descendait du bus 33, on redevenait « de la cité », avec des codes différents. On se demande : pourquoi on n’est que six au lycée ? Où sont passés les autres ? Les garçons étaient orientés vers la chaudronnerie et les filles à la maison. On regarde alors la société différemment.

Après 1981, on a fondé des associations d’Arabes algériens, tunisiens, marocains, palestiniens, libanais… On prenait notre place aux manifs du 1er Mai, où on se mêlait au monde ouvrier – auquel on appartenait, même si on ne nous l’avait jamais dit, même si on nous voyait d’abord comme des immigrés. On découvre la notion de lutte des classes.

Parlez-nous de la marche de 1983...
Cette marche n’était rien d’autre qu’une protestation contre des crimes racistes. Rien d’autre qu’une jeunesse qui disait stop, il faut arrêter de nous tirer dessus. Elle a grandi avec ce fameux slogan de merde, « 1re, 2e, 3e génération, nous sommes tous des enfants d’immigrés », qui oubliait un peu vite qu’on n’était pas tous de la même religion, ni intégrables de la même manière. Cette marche, c’était comme une photo très floue qu’on aurait re-colorisée. Elle a rendu visible quelque chose qui était là depuis toujours. Et puis, surtout, nous avons pris la parole. Parce que nous étions des sans-parole. Déjà à l’époque, beaucoup de gens parlaient à notre place. Là aussi, schizophrénie : j’étais à la fois actrice de la marche et représentante d’une famille de victimes. À la fois sujet et acteur. Et je n’étais pas la seule. C’est difficile de passer du rôle de victime (réelle, pas supposée !) à acteur de son propre destin. Il faut prendre sur soi. Le danger, c’était de finir par détester le Blanc. C’est tellement simple, ça aurait réglé nos douleurs. La première des luttes, c’était de se dire non, ils ne sont pas tous comme ça, on ne peut pas vivre en bloc, entre nous. La marche, au-delà de rendre visible une jeunesse meurtrie, disait aux Blancs de nous rejoindre. On était dans une lutte anticommunautariste. Je me sens plus proche de ma voisine Michèle que d’une princesse saoudienne. En même temps, c’était un moment où l’on découvrait le monde arabe, dont on ignorait tout. Si on connaissait un ou deux chanteurs algériens, c’était le bout du monde. On ne connaissait rien à la littérature, ni aux combats du monde arabe. Il y a eu un vrai foisonnement culturel et politique, ces années-là. J’ai fait partie des fondateurs de Radio Gazelle. Nos parents, Berbères analphabètes, n’avaient pas pu transmettre. Tout cela te renforce de l’intérieur, te forge. Tu te dis : je suis aussi ça.

Comment avez-vous vécu la marche ?
La marche a été un moment joyeux, on chantait Fairouz, on lisait Kateb Yacine… C’était un moment de partage dont on a trop peu parlé. Attention, je ne suis pas une marcheuse. J’ai marché par épisodes, à Marseille, à Salon, à Lyon et à Paris. Mais si j’étais partie quarante jours, je n’aurais pas pu revenir chez moi ! Voilà pourquoi il y avait plus de garçons que de filles. Monter à Lyon ou à Paris pour deux ou trois jours, c’était déjà une lutte en interne, en tant que femme. Il fallait faire de la pédagogie avec nos pères et nos frères, leur dire que c’était important et qu’eux-mêmes devaient participer. Celles qui n’ont pas été autorisées à faire la marche en entier ont bossé dur pour que l’arrivée à Paris soit un triomphe. Les marcheurs étaient la torche qu’il fallait suivre, mais à côté, on assurait la communication, avec les médias qui voulaient bien en parler : Libération, radio Gazelle, le journal Sans-Frontières… Il fallait trouver les moyens, en quarante jours, de se payer des cars, pour faire monter un maximum de gens. On a été soutenus par des centres sociaux, des élus PCF, des assos de travailleurs algériens, tunisiens, le Mouvement des travailleurs arabes, des commerçants, ceux d’entre nous qui travaillaient. Quand j’entends des sociologues dire qu’il n’y avait que des gamins déscolarisés, j’hallucine !

Quelque chose d’important s’est passé au moment de la marche. Les Marseillais ont rencontré des Lyonnais, des Parisiens… Et on a pu se rendre compte qu’on était intégrés sans le savoir ! On n’avait pas le même accent. C’est un Arabe comme moi et il n’utilise pas le même argot que moi ! On a découvert qu’on était partout, qu’on partageait le même combat, mais qu’on était différents. Les Lyonnais étaient beaucoup plus ouverts avec leurs sœurs que les Marseillais, par exemple.

Puis vint la récupération…
La marche passe. Mitterrand nous fait l’aumône de la carte de séjour de dix ans. Puis, on nous vole la parole dans un rapt historique que la gauche paye encore – et il faut qu’elle le paye ! Plutôt que nous laisser la parole – on était dans l’apaisement, on avait passé du temps à calmer les jeunes dans les cités –, ils ont lancé SOS-Racisme, qui est une perversion politique monstrueuse. Le gouvernement leur a donné tout le pognon destiné aux quartiers pour nous faire des concerts de Bruel sur la place du Trocadéro, à Paris. Voir aujourd’hui les Julien Dray nous faire la morale, après avoir fait carrière et « s’être lavé entre eux » plusieurs fois, ou Attali et sa Planète-finance qui aide soi-disant les jeunes à créer leur entreprise, ça me fait bien rigoler. La perversion de ces gens, ça a été de voir les quartiers se mobiliser, se fédérer et de s’être dit « vite, vite, il faut leur couper l’herbe sous le pied ». Aucun d’entre nous n’a fait carrière dans la politique, mais on a choisi – ou on a été choisis par – des métiers dans le social. Animateurs, éducateurs, profs… Quand je voyais un jeune de quartier avec leur pin’s de merde, « Touche pas à mon pote », je lui disais : « Mais le pote, c’est toi ! Tu ne vois pas qu’ils ferment ta gueule, qu’ils te cantonnent dans ton rôle de victime ? Tu ne peux pas te défendre tout seul ? Il faut encore que les Blancs parlent à ta place ? »

Quel a été votre parcours depuis ?
Je suis restée algérienne jusqu’en 1991. Je n’avais pas éprouvé le besoin de faire la demande, jusqu’à ce que je rate une belle opportunité de boulot. Née française en février 1962, j’étais devenue algérienne en juillet, à cinq mois… Là, il fallait que je me réintègre ! Ça a été un choc : radios, interrogatoire, médecin légiste… Vous cherchez quoi dans mes poumons ? La tuberculose. Vous cherchez quoi avec la prise de sang ? La syphilis. Encore régie par le code Napoléon, la procédure cherchait des maladies qui n’existent plus ici ! Et il fallait le payer, cet examen, en liquide ! Un flic m’a convoquée à l’Évêché : « J’ai étudié votre dossier toute la nuit. » Pression. J’ai dit : « Je reconnais tout. J’ai manifesté pour les Canaques, pour la Palestine, contre l’apartheid… J’ai même manifesté contre l’Algérie quand elle a tiré sur son peuple en 1988. »

Ensuite, j’ai mis le nez dans la politique de la ville, avec ses milliards dans les mains des élus, des préfets… J’ai été chef de projet, je voulais voir de l’intérieur. On donne des millions aux boulistes, aux anciens combattants et aux seniors parce qu’ils votent. Et rien aux assos qui font de l’alphabétisation, des miettes aux centres sociaux… Avant, il y avait des classes vertes, ce qui fait qu’aujourd’hui des gamins de la Busserine sont devenus bergers ou artisans dans les Alpes. Mais il n’y a plus d’argent pour ça. Pourtant, l’intégration par la ville, notamment à Marseille, est acquise. Ici, pas un jeune ne vous dira qu’il n’est pas marseillais. Par contre, l’intégration à l’échelle du pays n’est pas faite. Ils n’y arrivent pas. Et je n’y arrive pas. Comment transmettre la culture du combat aux jeunes ? Quand j’interviens dans les collèges, je leur dis de ne pas jouer les victimes. Je leur raconte le bidonville Picon, avant la construction des cités. C’est un fait, nous n’appartenons pas au roman national, notre histoire est cachée. Mais ça me fatigue de les voir sans espoir. On a tué leurs rêves. Moi, j’avais des rêves. Eux, ils galèrent pour trouver un stage en entreprise. Ils se disent : s’ils ne veulent même pas me faire travailler gratuitement, qu’est-ce que ça sera quand je demanderai un salaire ?

Comment voyez-vous le combat antiraciste aujourd’hui ?
Il y a eu la révolte sans voix de 2005. AC le feu ! a trop été médiatisé, trop personnifié, ça a créé de la méfiance. On nous a enfermés dans des communautés. J’en veux aux copains arméniens qui ne nous invitent pas à leur commémoration – ça vous amuse de pleurer entre vous ? Pareil pour les Noirs, les Comoriens… Quand on viole Théo, je m’en fous de la couleur de sa peau, on a agressé un frère. La lutte antiraciste est multiforme. Elle est individuelle, puis elle est politique. Là, on voit apparaître une autre lutte, contre l’islamophobie. Avant, il fallait montrer patte blanche, aujourd’hui, il faudrait quasiment montrer « âme blanche ». Désormais, on n’est plus considérés comme des Arabes, on est assignés à la religion. Croyant ou athée, pratiquant ou non, sunnite ou chiite, soufi ou wahhabite, vous êtes musulmans avant tout et donc considérés comme un danger potentiel. Nous n’étions pas vus en tant que « musulmans » dans les années 1980. On l’était par la culture, la croyance – certains, dont moi, faisaient la prière et le ramadan –, mais on n’était pas ça d’abord. Dans les cars qui montaient à Paris pour la Marche, la moitié d’entre nous mangeaient du porc et personne ne se faisait de reproches, on s’en foutait ! Aujourd’hui, ça serait impossible. La lutte contre l’islamophobie se fait par bribes, parce qu’il y a un désaccord. Pour les militants laïques, c’est compliqué de lutter aux côtés du courant « islamophile ». Ça provoque des conflits jusque dans les familles. La lutte contre l’islamophobie n’a pas encore trouvé son mode d’expression collective.

Que dire de plus de cette histoire qui aurait pu être belle et qui s’est tachée de sang ? Les jeunes des quartiers n’iront pas voter, ils savent que ça ne change rien, que c’est la finance qui gouverne. Ils disent : que Marine vienne, on a des armes, on mettra le feu une bonne fois pour toutes. Aux dernières municipales, le PS a offert les 150 000 habitants des 14 et 15e arrondissements au FN. Je m’étais laissée convaincre de figurer sur leur liste pour m’opposer au Front, mais quand j’ai vu que le candidat se maintenait au second tour alors qu’il était troisième, j’en ai fait une maladie. Quand Ravier [le candidat FN, ndlr] est passé, je suis tombée dans les pommes. Mon père et mon frère vivent encore là-bas.

Vous avez dit communautarisme ?

« Le regard porté sur nous est un regard postcolonial. Pourquoi ne remplace-t-on pas les instits absents dans les écoles des quartiers Nord ? Pourquoi les centres sociaux ferment-ils faute de subventions ? Pourquoi les permanences de la CAF ne sont-elles pas assurées dans nos cités ? Pourquoi n’y a-t-il pas de navettes pour amener les gamins aux plages ? On les oblige à y aller à pied, alors ils chahutent, ils se font remarquer. Et le minot, la première vision qu’il a en arrivant à la plage, c’est douze contrôleurs de bus et vingt flics qui l’attendent au cas où il aurait pris le bus à l’œil. En revanche, quand il y a Un Piano à la mer à Corbières – j’en veux aux bobos de l’Estaque ! –, la police vient protéger le public. Les flics patrouillent sur la plage pour vérifier que ce public n’est pas emmerdé par les gamins des quartiers. Ça veut dire qu’ils ont organisé leur événement pas en partage avec la population, mais en se protégeant d’elle. Ces bobos vivent entre eux – de vrais communautaristes ! –, ils ont des financements, parce qu’ils ont l’oreille bienveillante des élus, chose que n’ont pas les autres populations, et je trouve ça un peu dégueulasse. Ils obtiennent ce qu’ils veulent pour eux, par eux. Mais un jour ou l’autre, il y aura confrontation. Ce n’est pas possible qu’on privatise une plage comme ça. Surtout à Corbières, la seule plage accessible pour les quartiers Nord ! C’est ce qu’ils font avec Un Piano à la mer. Quand j’y suis allée, j’ai refusé de payer. C’est pas pour les cinq euros, c’est pour le principe : je ne paye pas pour aller à la plage, j’habite ici. J’étais choquée. Il fallait voir : pas un Arabe, pas un Noir, en plein quartiers Nord ! Il y avait la musique, leurs gamins à poil qui couraient partout, ils étaient bien. Eux, ils peuvent allumer un joint, ça pose problème à personne. Tout va bien dans le meilleur des mondes. Mais ça, c’est un rapt, une appropriation de lieu public. Pareil pour leur centre aéré. Ils arrivent à faire ouvrir une école maternelle en plein été pour leurs enfants. Ma fille qui habite à Saint-Henri n’a pas de centre aéré au mois d’août. Eux, ils l’ont pendant deux mois. Qu’est-ce que je fais ? Soit je joue leur jeu, je me fais copine avec eux afin d’obtenir une place pour mon petit-fils – et je ferme ma gueule en me disant que les autres, je m’en fous… Soit je dis non, je hurle, je dis que c’est injuste. »

Hanifa Taguelmint


Notes


[1Le policier a été condamné à douze ans de réclusion criminelle en décembre 2016.



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Par Bruno Le Dantec


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