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Un « storytelling » à la Arte Radio


paru dans CQFD n°154 (mai 2017), rubrique , par Mateo Matzo
mis en ligne le 28/01/2020 - commentaires

Là où on se dit finalement que derrière ses apparences gauchisante, Arte Radio a surtout très bien su s’adapter à son époque...

Arte Radio a vu le jour il y a quinze ans sous la direction de Sylvain Gire, avec une totale carte blanche quant à la forme et au contenu. Et ça se sent. Ce n’est pas à proprement parler une « radio », plutôt une compilation de podcasts, souvent courts (entre 3 et 20 minutes), sur une multitude de sujets (2 301 sons à l’heure d’aujourd’hui). Elle a su se forger un « caractère », un ton bien a elle et une place reconnue dans le monde de la radio plus « traditionnelle ».

Logiquement, l’équipe d’Arte Radio était présente au festival Longueurs d’Onde à Brest en février dernier. On y rencontre des professionnel·les (Radio France surtout), des « amateur·trices » de radios moins reconnues, des webradios, des radios « libres »... Sylvain Gire y a pris la parole pour y expliquer sa démarche et donner des outils aux futurs contributeurs et contributrices de la radio. Son maître mot est « storytelling » – c’est ça la radio aujourd’hui, paraît-il.

Contrairement aux apparences, « storytelling » n’est pas la simple traduction de « raconter des histoires » ; et on ne le dit pas en américain pour faire classe. Non, ça vient vraiment des States, notamment de Serial, ce « polar sonore » qui a fait un carton. C’est le premier podcast a atteindre les 5 millions de téléchargements, reprenant les ficelles du journalisme d’investigation version série HBO. En creusant un peu, on s’aperçoit que le « storytelling », c’est une structure narrative conceptualisée dans les années 1990 par et pour le marketing. Ainsi aujourd’hui, l’armée recrute en vendant de l’aventure. Une boîte de conserve se dit « recette traditionnelle ». On construit des scénarios à succès dont on attend toujours, fébrile, la saison suivante. Il faut des formes courtes, consommables rapidement au bureau ou dans le métro, il faut du fun, il faut de l’émotion, il faut de l’authentique et un peu de provocation.

Ce qui ne veut pas dire qu’Arte Radio fait du marketing. Il y a des documents sonores très intéressants comme Les bijoux de famille (Benoit Bories) sur la contraception masculine et La révolution ne sera pas podcastée sur des sons de manifs (Olivier Minot) pour n’en citer que deux… Cependant, citons Sylvain Gire : « Pendant trop longtemps, le documentaire à vocation sociale et politique s’est tourné vers les pauvres et finalement on se rend compte que c’est beaucoup plus intéressant de se tourner vers les riches », dit-il en se comparant à l’émission télé à succès Strip-tease [1]. Ou encore il affirme à Brest : « Tout à l’heure un jeune homme est venu me voir, il me propose un sujet : “J’arrête la radio !”. C’est génial ! Il en a marre de travailler dans une petite radio associative dans je ne sais pas quel coin paumé et dont tout le monde se fout ! »

On se dit finalement que derrière ses apparences gauchisante, Arte Radio a surtout très bien su s’adapter à son époque, et maximiser son audimat en surfant sur les ressorts rodés du « storytelling » : l’émotion plutôt que la réflexion, l’anecdotique plutôt que les histoires collectives, la représentation d’un monde où régnerait le drôle, le touchant, voire le ridicule, débarrassé des violences sociales, une société totalement libéralisée où l’« individu » serait la seule chose vraiment importante. Exemple : Je suis ta mère, où l’auteur fait découvrir Star Wars à sa maman, ou Adopte mon père, où le journaliste aide son père à draguer en ligne...

Enfin, la critique facile, ça doit être notre côté has been. À nous les acteurs des « petites radios dont tout le monde se fout » ! C’est vrai qu’on croit encore pouvoir changer l’époque, même avec notre lot d’imperfections, de problèmes techniques, nos manques de fric… On les défendra jusqu’au bout nos radios autogérées, construites avec les auditeur·trice·s, ancrées dans des territoires, où les studios deviennent des lieux de rencontres, de débats, de luttes... Parce que la vie, paraît-il, n’est pas un long « storytelling » tranquille !

Mateo Matzo

Notes


[1Effeuillage, « Séance d’écoute Arte Radio - Entretien avec Sylvain Gire et Chloé Assous-Plunian », disponible sur Youtube.



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