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Vote Off

Mascarades électorales en Algérie


paru dans CQFD n°154 (mai 2017), rubrique , rubrique , par Nedjib Sidi Moussa, illustré par
mis en ligne le 10/05/2017 - commentaires

Alors que les élections se suivent et se ressemblent en Algérie, des voix de plus en plus nombreuses se font entendre, notamment dans des documentaires et des films de fiction, pour dénoncer un système à l’agonie toujours prolongée. Plongée dans la réalité vécue par le peuple algérien, entre résignation et colère.

Le 4 mai 2017, les Algériens ont été appelés à voter afin de renouveler une Assemblée populaire nationale (APN) majoritairement aux mains des partis de l’administration que sont le Front de libération nationale (FLN) – parti unique de 1963 à 1989, année de l’instauration du pluralisme – et le Rassemblement national démocratique (RND) – créé en 1997 et qui bénéficia d’une fraude massive lors des premières législatives consécutives à l’arrêt du processus électoral en 1992.

S’il n’y aura guère de surprise concernant le résultat de cette nouvelle consultation – sauf, peut-être, dans la répartition des sièges entre les sensibilités nationalistes, islamistes, socialistes ou libérales –, le gouvernement a, pour sa part, mené la bataille contre l’abstention [1]. Les imams-fonctionnaires – d’après la Constitution, l’islam est la religion d’État – ont même reçu pour instruction d’appeler les fidèles à voter dans leurs prêches [2]. Car il s’agit pour les tenants du régime de montrer aux observateurs qu’ils peuvent mobiliser la population et se prévaloir, en apparence, d’une légitimité démocratique qui leur fait toutefois défaut depuis des décennies.

De leur côté, les Algériens – en particulier les jeunes urbains – sont extrêmement lucides quant aux règles du jeu et la nature des institutions. Ils le démontrent en s’abstenant massivement à chaque scrutin et en le faisant savoir dans les stades de football ou sur les réseaux sociaux. En réaction, les autorités ont cherché à faire taire les voix qui appelaient au boycott ou qui tournaient en dérision la farce électorale [3]. Le ministre de l’Intérieur a par exemple annoncé l’arrestation d’un individu accusé de « porter atteinte au processus législatif et à la constitution » pour avoir détourné sur Facebook l’affiche officielle de la campagne [4].

À ces atteintes à la liberté d’expression qui n’ont rien de nouveau en Algérie s’ajoutent des signes inquiétants qui attestent de la progression de l’obscurantisme dans le champ politique. En effet, si les vagues d’attentats et de massacres commis par les groupes islamiques armés n’ont plus la même intensité que durant les années 1990, la société semble avoir gagné la paix civile en échange de l’hégémonie idéologique des islamistes.

L’exemple le plus significatif s’est matérialisé cette année avec l’apparition de « candidates sans visage » ou « femmes fantômes » non seulement sur les affiches électorales des partis islamistes, mais aussi chez certaines formations nationalistes ou « démocrates » [5]. Ainsi, la liste de Bordj-Bou-Arreridj du Front des forces socialistes (FFS) – surtout implanté en Kabylie et souvent présenté comme le plus vieux parti d’opposition – a été critiquée pour cette pratique discriminatoire [6].

C’est en ayant en tête tous ces éléments que le film Vote Off – réalisé par Fayçal Hammoum et produit par Yacine Bouaziz (Thala films) – révèle son intérêt pour comprendre le rapport à la politique des jeunes Algériens. Le documentaire a d’ailleurs été tourné lors des élections présidentielles d’avril 2014 auxquelles s’est présenté Abdelaziz Bouteflika, pourtant trop faible pour faire campagne – ce qui ne l’a pas empêché de rempiler pour un quatrième mandat au grand dam d’une opposition atomisée.

Vote Off a bénéficié d’une bien involontaire notoriété médiatique, en septembre 2016, en raison de la censure des autorités algériennes qui ont refusé de lui délivrer une autorisation de projection. En effet, le film comporterait « des contenus portant atteinte au symbole de l’État et à sa souveraineté », selon le ministère de la Culture [7]. Pourtant, loin d’être un brûlot contestataire, le documentaire se contente de donner la parole à des individus qui refusent le pluralisme encadré et tentent, malgré les contraintes, de s’exprimer, de créer, de vivre tout simplement, après avoir grandi dans la guerre civile.

On retrouve dans Vote Off les conséquences des « printemps arabes » qui se sont concrétisées en Algérie à travers l’apparition de nouveaux médias comme la radio Jil FM – à destination des jeunes auditeurs – ou de télévisions privées comme Echorouk TV – venant concurrencer le monopole étatique. Certains débats sur les « lignes rouges » à ne pas dépasser, la déontologie et l’indépendance ont fort heureusement été gardés au montage. La brève existence du mouvement Barakat – opposé au quatrième mandat de Bouteflika – est aussi rappelée par l’intermédiaire de quelques plans filmés dans la rédaction d’El Watan/Weekend.

Le réalisateur a posé sa caméra dans les meetings des partis de l’administration mais aussi chez ceux de l’opposition – comme Ali Benflis – et des partisans du boycott, à Alger ou Blida. C’est dans cette dernière ville que le chef du gouvernement, Abdelmalek Sellal, se lance, devant un portrait géant de Bouteflika, dans une diatribe nationaliste en brandissant le spectre d’une intervention étrangère : « Si la discorde s’installe entre nous, et si l’État algérien est affaibli, on créera une brèche à l’ingérence étrangère. Il n’existe aucune autre analyse. Si on crée des problèmes portant atteinte à la dignité des citoyens, portant atteinte à la force, à la foi des Algériens, dans leur pays avec leurs dirigeants, avec leur peuple, cette fragilité conduira à l’intervention étrangère dans nos affaires. Et ça, on ne l’accepte pas ! »

Pourtant, à côté de séquences retranscrivant la langue de bois des grands commis de l’État, la force de Vote Off réside surtout dans ces séquences où s’expriment avec sincérité le rappeur de Bab-el-Oued ou le petit commerçant de la Mitidja, rappelant ainsi que l’Algérie ne se limite pas à sa capitale, où se manifeste toutefois avec plus de clarté le rejet des scrutins faussés. Ainsi, Vote Off propose une séquence au cours de laquelle échange un groupe de trentenaires algérois autour d’un café-clope. L’un d’eux, contrastant avec la détente ambiante, finit par lancer : « J’ai voté une seule fois dans ma vie pour faire plaisir à ma sœur… C’est le 17 avril, le vote, c’est ça ? Pourquoi je voterais ? Le match est truqué. Tu vois le délire ? Le match est truqué, Bon Dieu. On ne va pas se voiler la face. »

Dans un autre passage, quelque part dans la verdure de la Mitidja, un quadragénaire – qu’on imagine père de famille – s’adresse à la caméra avec une franchise que trahit son agacement : « C’est ton droit de le faire. Donc je vote… Mais je n’attends rien de la politique, il n’y a rien à attendre d’elle. Les politiciens eux-mêmes n’y arrivent pas. Regarde ce qui se passe entre eux. Nous on s’en fout… On veut juste vivre notre vie. Laissez-nous vivre et puis c’est tout... On veut juste avoir les choses dont on a besoin… Ce que l’État m’a donné je le rends. » L’acte de vote, loin d’exprimer une quelconque légitimation du personnel politique, doit davantage être compris, dans ce cas, comme le souci chez certains Algériens de préserver la paix civile et de conserver les quelques acquis arrachés par les luttes populaires ou concédés par un gouvernement soucieux de garantir la paix sociale en échange du statu quo politique.

On peut néanmoins regretter, en dépit de la pluralité des points de vue offerts par le documentaire, la très faible présence des femmes à l’écran – ce qui ne traduit pas la volonté de l’équipe du film mais plutôt les réticences des femmes sollicitées ou les pressions de leur entourage. En revanche, Vote Off constitue indéniablement un excellent support pour saisir les dynamiques à l’œuvre dans l’Algérie contemporaine en donnant à voir ces « simples citoyens », arabophones ou francophones, qui font société. Ce documentaire doit être complété par le visionnage d’autres excellents films comme Dans ma tête un rond-point de Hassen Ferhani sur la jeunesse laborieuse, Contre-pouvoirs de Malek Bensmaïl sur les médias privés ou encore À mon âge, je me cache encore pour fumer de Rayhanna sur la condition des Algériennes dans les années 1990.


Notes


[1Adlène Meddi, « Législatives en Algérie : l’obsession de la participation », Middle East Eye, 12 avril 2017.

[2Sonya Lies, « Spectre de l’abstention aux législatives : le gouvernement mobilise les imams », Tout sur l’Algérie, 20 avril 2017.

[3« Algérie : interdit de se moquer des élections législatives ! Et pourtant… », Middle East Eye, 16 avril 2017.

[4Belkacem Houam/Rachel Hamdi, « Bédoui : la personne ayant porté atteinte à la campagne électorale a été interceptée », Echorouk, 15 avril 2017.

[5Madjid Makedhi, « Élections législatives du 4 mai : les islamistes en embuscade », El Watan, 18 avril 2017.

[6« Législatives en Algérie : polémique autour des “candidates sans visage” sur les affiches », Les observateurs/France 24, 20 avril 2017.

[7Nadia Lamlili, « Algérie : “Vote off”, un documentaire sur la présidentielle de 2014 censuré », Jeune Afrique, 6 septembre 2016.



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Par Nedjib Sidi Moussa


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