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Chroniques algériennes

Croiser Teixeira Gomes à Bejaïa


paru dans CQFD n°182 (décembre 2019), par Nedjib Sidi Moussa
mis en ligne le 02/04/2020 - commentaires

Que faire du 12 décembre, premier tour de l’élection présidentielle ? Cette question était sur toutes les lèvres à Bejaïa et partout ailleurs...

En tournant le dos à la Méditerranée, deux plaques de marbre blanc attirèrent mon attention alors que je quittais la place du 1er novembre 1954 (ex-place Gueydon). On y lit en arabe et en français : » Dans cet hôtel vécut de 1931 à 1941 Son Excellence Manuel Teixeira Gomes Président de la République du Portugal (1860-1941) ».

Je partageai ma surprise à un ami qui m’apprit l’existence d’un buste à l’effigie de cet illustre barbu qui eut le bon goût de mourir en exil à Bejaïa. La statue fut inaugurée par le président algérien Abdelaziz Bouteflika et son homologue portugais Jorge Sampaio. C’était le 4 mars 2006. Autant dire la préhistoire. C’était avant Twitter, la crise des subprimes, Instagram, le Printemps arabe, Snapchat et le mouvement populaire (hirak) né du refus du cinquième mandat de Bouteflika.

Teixeira Gomes débarqua dans une Algérie colonisée, avant la naissance de Bouteflika que les slogans des hirakistes donnent désormais pour mort... avec pour seule descendance cinq enfants-candidats formatés pour pérenniser une République démocratique et populaire coutumière des élections truquées. Quelques jours après le pic émotionnel atteint lors des marches historiques du 1er novembre 2019, la situation paraissait néanmoins confuse pour celles et ceux qui cherchaient sans dogmatisme le chemin vers l’indépendance, la liberté et la justice sociale.

On pouvait croiser ces individus dans les débits de boissons de la ville où l’atmosphère paraissait plus respirable qu’à Alger la bleue, couleur des forces de répression dont véhicules et uniformes perturbent les rêveries du promeneur libertaire. Mais on trouvait surtout des interlocuteurs de qualité dans ces espaces de discussion qui manquent à la capitale, comme les cafés littéraires que des localités kabyles s’honorent d’abriter. Et cela, malgré les obstacles posés par une administration liberticide, l’absence de soutien des « démocrates », sans parler du désintérêt de la bourgeoisie pour une culture qui ne soit pas folklorique.

On discutait aussi à l’université et du côté d’une résidence étudiante encore mixte – autant dire une anomalie en Algérie où, en raison de l’islamo-conservatisme ambiant, des murs entre les sexes sont partout érigés, depuis l’école publique où les filles portent des blouses roses et les garçons des tenues bleues, en passant par les restaurants populaires où les hommes sont séparés des femmes cloîtrées dans des salles « familiales ». Or, d’autres coupures empêchent l’enceinte universitaire d’être un territoire de la critique sociale généralisée : celle qui l’isole du reste de la société au nom du savoir « légitime » ; celle qui établit une hiérarchie entre les différents statuts de travailleurs ; celle qui instaure la méfiance des étudiants à l’égard des enseignants ; celle qui éloigne les étudiantes des lieux du débat politique réservé de fait aux (z) étudiants, avec un z comme zob.

Que faire du 12 décembre, premier tour de l’élection présidentielle ? Cette question était sur toutes les lèvres à Bejaïa et partout ailleurs. Mais elle témoigne de la faiblesse relative du hirak qui subit encore l’agenda de l’État militaro-policier, faute d’avoir su imposer le sien avec ses propres échéances et objectifs. Il faut évidemment refuser les élections de cette année, comme le chantent les hirakistes. Mais en 2020, voire au-delà, faudra-t-il voter si le scrutin s’annonce plus transparent ? Ou alors ne s’agit-il pas de refuser la démocratie représentative pour établir de nouveaux liens entre les individus libérés des chaînes de l’exploitation ?

Les préjugés pèsent de tout leur poids, comme ceux ayant trait aux différences « culturelles » entre arabophones et berbérophones. Et il faudra du temps, des actions communes et des espoirs partagés pour sortir du marasme identitaire et de l’impasse nationaliste. Sous peine de voir un nouveau Salazar condamner à l’exil les dissidents qu’il n’aura pas encore emprisonnés pour un drapeau amazigh, un dessin humoristique ou une manifestation sauvage.

Nedjib Sidi Moussa


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