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Chroniques algériennes

La cité du moudjahid, près de Blida


paru dans CQFD n°183 (janvier 2020), par Nedjib Sidi Moussa
mis en ligne le 02/04/2020 - commentaires

Ressemblant à ces innombrables lotissements bâtis à la hâte par des ouvriers chinois afin de résorber les bidonvilles durant le règne d’Abdelaziz Bouteflika, la cité était dépourvue du moindre service public et toujours en chantier...

Coincée entre l’atlas blidéen et un ancien camp de regroupement, la cité était à peine érigée sur les terres fertiles de la Mitidja que ses premiers habitants en prenaient possession. Ressemblant à ces innombrables lotissements bâtis à la hâte par des ouvriers chinois afin de résorber les bidonvilles durant le règne d’Abdelaziz Bouteflika, elle était dépourvue du moindre service public et toujours en chantier. Ses murs n’étaient pas encore recouverts de couleurs pastel qui défiguraient ce paysage champêtre.

L’État lui avait attribué le nom d’un obscur moudjahid, un combattant qui avait pris les armes pour libérer son pays. Mais il était difficile de savoir si son portrait était brandi par les manifestants du mouvement populaire (hirak) qui préféraient les effigies des chouhada, les martyrs de la révolution anticoloniale. Après la mascarade électorale du 12 décembre, les hirakistes maintenaient dans les villes la pression contre un régime accusé de poursuivre l’œuvre impériale et dont la clientèle était associée aux harkis.

Cependant, une semaine après la désignation du nouveau président, les environs de Blida demeuraient paisibles. Tandis que l’on défilait dans les rues des villes algériennes à la fin de la prière du vendredi pour conspuer Abdelmadjid Tebboune, les ruraux de la cité vaquaient à leurs occupations. Les uns, claquettes-chaussettes aux pieds, parlaient avec ferveur du dernier clasico en menant paître un troupeau de moutons. Les autres, couvertes de haut en bas, partaient pique-niquer à l’abri des regards masculins, une théière à la main.

La cité se situait à proximité de casernes qui quadrillaient le périmètre. La présence d’engins et uniformes rappelait aux civils que l’espace, les institutions ou mentalités étaient largement façonnées par les guerres – contre le colonialisme français, contre le terrorisme islamique mais surtout contre le peuple indocile. À l’abri des oreilles indiscrètes, comme pour exorciser les traumatismes, on riait d’un homme qui perdit la raison après avoir été torturé par les djihadistes puis les militaires...

La région était connue pour son conservatisme. Blida, jadis fief des Frères musulmans, se trouvait à un jet de pierre de la cité. Pourtant, le trajet en transports collectifs éprouvait les plus téméraires à cause de la vétusté des fourgons et de l’avidité des petits entrepreneurs. Les véhicules bringuebalants ne partaient en ville qu’une fois remplis de voyageurs, assis ou debout, sans se soucier de leur sécurité. Sur les pare-brise, on retrouvait souvent l’expression « Ma cha Allah » (« selon la volonté de Dieu »).

En contrebas de la cité, se trouvait un cours d’eau qui, descendant des montagnes, allait se perdre dans l’oued Chiffa pollué. Artisans, entrepreneurs et citoyens avaient pris l’habitude d’y déverser leurs déchets. La galoufa, chasse aux animaux errants – pratique héritée de la domination française –, y ajoutait son lot de cadavres canins. On se souvient aussi de la terrible répression qui avait frappé, non loin de là, les putschistes emmenés par le chef d’état-major Tahar Zbiri, en décembre 1967.

Un cimetière offrait une vue imprenable sur la cité. On y accédait en empruntant un chemin pentu, impraticable les jours de pluie. Les plaques funéraires alignaient les patronymes des défunts, inscrits en arabe ou en français. Le visiteur reconstituait l’arbre généalogique d’une tribu qui enfouissait jalousement les siens, sans risque d’intrusion étrangère. Sur la rangée de gauche reposait un militant messaliste à qui les autorités ne rendraient jamais hommage et dont la descendance n’assumait pas toujours l’engagement.

Ainsi, le trépas éclairait d’une lumière crue les rapports sociaux obscurcis par les gesticulations du quotidien. Outre les controverses mémorielles et les clivages politiques, les problèmes d’héritage déchiraient des familles enivrées par les prix du foncier, contredisant le leader indépendantiste Messali Hadj, qui déclara en son temps : « Cette terre n’est pas à vendre ». Mais le hirak fera-t-il sortir de sa torpeur la cité qui souffre autant de la part des vivants que de celle des morts ?

Nedjib Sidi Moussa


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