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Nationalisme hindou & résistance cachemirie

Le silence forcé du Cachemire indien


paru dans CQFD n°183 (janvier 2020), par Arnaud Chastagner, illustré par
mis en ligne le 16/03/2020 - commentaires

Dirigé par le nationaliste hindou Narendra Modi, le gouvernement indien a révoqué cet été l’autonomie constitutionnelle de l’État de Jammu-et-Cachemire. Tandis qu’Internet reste coupé et que la police locale a été désarmée, l’armée impose une chape de plomb sécuritaire aux habitant·es du seul État majoritairement musulman du pays.

Par Emilie Seto {JPEG}

Au cœur de l’été, une rumeur. Alimentée par les services de sécurité, elle se répand au Cachemire indien comme une traînée de poudre : des groupes armés soutenus par le Pakistan seraient en train de préparer des attaques. Et en particulier, sur le pèlerinage d’Amarnath, qui réunit chaque année des centaines de milliers d’hindou·es au sud de la région. Le pèlerinage est annulé et les non-résident·es reçoivent l’ordre de quitter le Cachemire. Dans le même temps, environ 35 000 renforts indiens viennent s’ajouter aux quelque 700 000 effectifs policiers et militaires déjà stationnés dans la vallée.

« On s’est dit qu’ils allaient faire quelque chose contre le Pakistan, témoigne Marie [1], une Française installée dans la région depuis 2013. Puis on a eu confirmation que l’armée retirait les armes et les munitions des postes de police. Là, on a commencé à avoir peur. » Et pour cause : alors que la police est cachemirie, les troupes de l’armée viennent de l’Inde entière.

Le 5 août à l’aube, les autorités interdisent les déplacements et les rassemblements ; un couvre-feu est instauré. Le téléphone, le câble et internet sont coupés. Les écoles sont fermées et des politicien·nes de tout bord sont arrêté·es ou assigné·es à résidence.

Dans la foulée, le ministre de l’Intérieur, Amit Shah, annonce la révocation du statut d’autonomie de l’État de Jammu-et-Cachemire. « Il n’y avait aucune menace de groupes armés finalement, ce n’était qu’un prétexte pour que les visiteurs partent de la vallée », commente Murtaza [2], un habitant de Srinagar, la capitale du Cachemire indien.

Une épine dans le pied

En révoquant cette autonomie, le gouvernement central a brisé un équilibre historique. Pour le comprendre, il faut revenir à 1947, année de l’indépendance et de la partition du sous-continent. Le Cachemire fait le choix de se rattacher à l’Union indienne. Une guerre éclate très vite : l’Inde et le Pakistan se disputent le Cachemire, dont une partie finit par devenir l’État indien de Jammu-et-Cachemire. Afin de protéger les spécificités ethniques, culturelles et linguistiques de cet ancien État princier, un statut d’autonomie est négocié. Il n’y a qu’en matière de défense, d’affaires étrangères, de finances et de communication que les lois indiennes s’appliquent à la région. Pour le reste, le Parlement local est souverain.

C’est ce pacte qui a été rompu au mois d’août par les nationalistes hindou·es au pouvoir à New Delhi, dont le projet politique est de façonner une Inde exclusivement hindoue au niveau culturel. Dans l’Himalaya, leur objectif est avant tout d’ôter à l’État de Jammu-et-Cachemire le pouvoir de désigner ses résident·es, c’est-à-dire les personnes autorisées à voter aux élections locales, à travailler dans l’administration et à acquérir des terres. Sans cette épine dans le pied, le gouvernement central pourra amorcer le changement démographique dont il rêve en secret – publiquement, Narendra Modi préfère dire qu’il s’agit de « développer la région en laissant les investisseurs des autres États indiens s’implanter ». Pas dupe, la population locale craint de devenir minoritaire dans sa propre région et de perdre toute possibilité de faire valoir ses droits.

Silence radio

Les Cachemiri·es ont cependant peu de chance de faire entendre leur point de vue dans les médias indiens mainstream : au garde-à-vous, ces derniers assurent que la révocation de l’autonomie a été reçue positivement dans la vallée et que la situation y est calme et normale. Du côté de la presse locale, ça n’est guère mieux : « Un véritable embargo a été imposé aux journalistes locaux. Le gouvernement contraint les journaux à respecter sa ligne », détaille Aakash Hassan, journaliste cachemiri. Quant aux journalistes étrangers et aux observateurs des droits humains, la zone leur est interdite.

Il a fallu attendre que des journalistes indien·nes travaillant pour des médias étrangers se rendent dans la vallée pour qu’on découvre l’envers du décor : rassemblements violemment réprimés, hôpitaux remplis de blessé·es et une population oscillant entre peur et colère. Plusieurs témoignages et vidéos ont fini par sortir, contredisant la propagande gouvernementale et dévoilant l’omniprésence des forces armées dans la rue [3].

Moult habitant·es accusent les troupes indiennes de violences et d’intimidations lors de raids nocturnes. Selon un rapport gouvernemental consulté par l’agence Reuters début septembre [4], environ 3 800 personnes ont été arrêtées, certaines par le biais du Public Safety Act (PSA), loi controversée qui permet de détenir une personne jusqu’à deux ans sans inculpation ni jugement. Parmi les personnes incarcérées (et pour la plupart libérées depuis), des militant·es des droits humains, des avocat·es, des professeur·es, mais aussi des enfants.

Le Comité de justice pour mineurs de la Haute Cour de l’État de Jammu-et-Cachemire a ainsi souligné que 144 jeunes de moins de 18 ans ont été interpellés par la police entre le 5 août et le 23 septembre et placés en détention préventive pour éviter tout désordre. Parmi eux, des marmots de neuf et onze ans.

« L’économie à l’arrêt »

Après un premier mois d’isolement absolu, les lignes téléphoniques sont partiellement restaurées, mais Internet reste coupé. À l’heure où cet article est écrit, ça fait plus de 150 jours. Selon l’ONG internationale Access Now, qui milite pour les droits numériques, l’Inde a coupé 134 fois Internet en 2018 toutes régions confondues, ce qui place le pays en tête de classement, loin devant le Pakistan (12 coupures) ou l’Irak et le Yémen (7 coupures) [5].

Face à cette agression du gouvernement central, la société civile cachemirie s’est mobilisée en mettant « l’économie à l’arrêt », selon l’expression d’Aakash Hassan. Ce couvre-feu civil s’est mis en place lorsque le gouvernement a levé certaines restrictions. Seul moyen pour les concerné·es de dénoncer l’absence de concertation dans l’abrogation de leur autonomie.

Mais le sujet reste sensible. Car cette réaction est aussi impulsée par une résistance armée qui lutte depuis longtemps contre la mainmise de « l’ennemi indien ». Sa naissance remonte à 1989, quand des élections régionales avaient été truquées par New Delhi pour empêcher un parti favorable à l’indépendance du Cachemire indien de gagner par les urnes. Aujourd’hui, ils seraient 300 combattants à opérer dans la vallée.

« Nous sommes coincés entre l’armée et les militants », explique Murtaza, qui déplore les conséquences de la situation : « Les gens restent enfermés chez eux. Si les écoles ont rouvert, les jeunes préfèrent étudier à la maison. Dès qu’un commerçant ouvre trop longtemps son échoppe, des militants le menacent. »

Diviser pour mieux régner

Dernier volet de l’offensive politique gouvernementale : l’État de Jammu-et-Cachemire vient de perdre son statut d’État et a été divisé administrativement en deux territoires de l’Union indienne. Un déclassement qui les place sous la tutelle de New Delhi via un gouverneur.

Pour la région, l’avenir ne s’annonce donc pas des plus radieux. Seul point positif : la solidarité internationale. Des rassemblements ont lieu dans le monde entier pour alerter sur la situation au Cachemire et dénoncer l’autoritarisme qui sévit dans le sous-continent indien.

Arnaud Chastagner

Notes


[1Prénom modifié.

[2Prénom modifié.

[3Voir notamment « Cachemire, chape de plomb dans la rue », reportage de France 24 mis en ligne le 23 août 2019 sur le site de la chaîne.

[5Voir le rapport « The state of internet shutdowns » (08/07/19) disponible sur le site d’Access Now. À noter également qu’en décembre, le gouvernement de Narendra Modi a eu de nouveau recours à des coupures d’Internet dans différentes régions du pays, cette fois-ci pour juguler la fronde contre son projet de réforme de l’accès à la nationalité indienne, qui discrimine les musulman·es.



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