CQFD

Bolivie

Révoltées du logis


paru dans CQFD n°149 (décembre 2016), rubrique , par Mathilde Blézat
mis en ligne le 26/12/2016 - commentaires

Histoire lacunaire des luttes des travailleuses domestiques en Bolivie.
Des syndicats de base aux ondes radiophoniques.

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Photo tirée du film "Boconas"

« Il me disait toujours : “Tu fais partie de la famille”. À 17 ans, j’ai commencé à le questionner : “Si je fais partie de la famille, pourquoi est-ce que je mange à la cuisine ? Pourquoi suis-je tous les jours la première levée et la dernière couchée ?” », raconte Yolanda Mamani, ancienne travailleuse domestique en Bolivie, dans le documentaire Boconas [1]. Dans le giron du foyer, enlacée par les fourneaux, la bonne étouffe. « Alors il m’a jetée à la rue vers les 1h du matin. Je ne savais pas où aller, je n’avais pas d’argent puisqu’il me payait très peu. » Un témoignage qui résonne avec celui d’Azima [2], rencontrée à Paris il y a quelques années : « Elle m’ordonnait de l’appeler “Maman”. » Elle se bat alors contre ses anciens patrons, chez qui elle était domestique – esclave en réalité. Embarquée vers la France grâce au visa de « personnel de maison accompagnant son employeur français ou étranger » généreusement accordé par les autorités aux dignitaires en visite, Azima restera six ans à leur service 7 jours sur 7, à Paris notamment, sans toucher aucun salaire. Dans le giron du foyer, tendrement câlinée, est blottie l’exploitation.

Moult études le montrent, l’entrée massive des femmes dans le salariat en France (et ailleurs) ne s’est quasiment pas accompagnée d’une remise en cause de la division genrée du travail domestique. Celles qui s’en affranchissent le font en employant d’autres femmes – plus pauvres et majoritairement racisées. Le foyer a toujours besoin d’une bonne.

Paniers contre soie
Il est un pays où les travailleuses domestiques ont la lutte particulièrement affûtée : la Bolivie. Estimées à 137 000 (17% de la main-d’œuvre féminine du pays) en 2001, ces femmes – en très large majorité des Amérindiennes qui ont migré des campagnes vers les villes – s’organisent depuis belle lurette en syndicats de base. Forme de syndicalisme autonome irrigué d’idées anarchistes, un syndicat de base s’organise autour d’une profession et non au sein d’une entreprise, dans des secteurs où les employé.e.s sont particulièrement isolé.e.s (restauration, nettoyage, emplois à domicile). Les décisions y sont prises en assemblées, souvent au consensus.

En 1935, à La Paz, des culinarias (travailleuses des cuisines) manifestent et occupent la mairie. Elles protestent contre l’interdiction de prendre le tramway, suite aux lamentations des dames de la haute bourgeoisie contre ces cholas [3] qui écorchent leurs robes en soie et leurs bas avec leurs volumineux paniers remplis des denrées afin de cuisiner pour ces mêmes dames... N’ayant ni temps libre ni local à disposition, les culinarias tiennent assemblée au marché, jusqu’à ce que les soldats les chassent, puis elles créent le premier syndicat de base des travailleuses domestiques de Bolivie.

Leur victoire dans la lutte pour l’accès au tram attire d’autres femmes des classes populaires et amérindiennes de la capitale, en particulier les vendeuses de fleurs et de légumes, qui forment à leur tour leurs syndicats de base. Pendant une vingtaine d’années, le syndicat des culinarias mène toute une série de luttes contre les discriminations et l’exploitation, obtient l’accès à des crèches gratuites pour leurs enfants. Il revendique aussi le droit au repos dominical et à la journée de 8 heures – qui n’est toujours pas acquise aujourd’hui. Les culinarias, avec les vendeuses de fleurs et de légumes, constituent alors l’avant-garde de l’anarcho-syndicalisme en Bolivie. Elles permettent la renaissance de deux fédérations en déclin après la guerre du Chaco (1932-35) [4] : la FOL (Federación Obrera Local), créée en 1927 et constituée de syndicats de base de maçons, charpentiers, couturières, laitières, enfants vendeurs de journaux, contrebandiers, etc., et la FOF (Federación Obrera Femenina), qui réunit les syndicats de femmes.

« Retrouver la communauté »
Après une période difficile, les luttes des travailleuses domestiques ressurgissent dans les années 1980. En mai 1984 est créé le premier syndicat de base des Trabajadoras asalariadas del hogar (Travailleuses salariées du foyer), dénomination actuelle des culinarias, à Sopocachi, un quartier de La Paz. Progressivement, d’autres syndicats locaux sont lancés un peu partout. Ils se rassemblent en 1993 dans la Fenatrahob, la Fédération nationale des travailleuses domestiques de Bolivie. Le film Boconas montre à quel point le syndicat est un lieu phare qui permet à ces femmes migrantes de « retrouver la communauté » et de transformer les vécus communs d’oppression en lutte, elles qui vivent isolées sur leur lieu de travail et n’ont rarement plus que quelques heures de temps libre le dimanche. Interstices dominicaux qu’elles consacrent secrètement au syndicat, que ce soit pour rédiger des tracts, organiser des manifs, ou se former dans des ateliers d’alphabétisation ou de couture. Dans Boconas, Victoria Mamani raconte qu’elle y est allée « pour prendre des cours de couture. Mais en fait, ça ne s’est pas passé comme ça ! Ce qui m’a plus intéressé, c’est la vie politique et syndicale, travailler sur la rédaction d’un projet de loi, lutter pour que cette loi soit débattue au Parlement… Nous avons été les premières à manifester Plaza Murillo [devant le Parlement], c’était interdit. Ils ont essayé de nous virer de la place, on résistait. Je me suis pris plein de gaz lacrymogènes, et ma tête s’est retrouvée dans le journal. Et là, mes patrons ont tout découvert ! »

En 2003, après une décennie de luttes intenses, les syndiquées arrachent le vote historique d’une loi de régulation du secteur : leur travail est enfin reconnu juridiquement et elles acquièrent des droits concomitants, notamment le salaire minimum. Les débats autour du vote de cette loi mettent à jour l’ampleur du mépris social, racial et sexiste à l’encontre de ces femmes, ainsi que la permanence de l’héritage colonial et esclavagiste, avec ses patron.ne.s arrimé.e.s au privilège d’avoir des servantes amérindiennes dociles et corvéables à merci.

Les voix de la dignité
Reste un important combat à mener pour faire appliquer cette loi, et pour obtenir un droit à la santé. Des employeurs sont traînés devant les tribunaux pour impayés, privation de temps libre et de sortie, interdiction d’étudier ou de se syndiquer, violences physiques, verbales, sexuelles, etc. Mais il faut aussi informer.

En 2009, le collectif anarcha-féministe Mujeres creando propose un atelier de formation aux techniques de la radio aux travailleuses domestiques du syndicat de base de Sopocachi. La Virgen de los Deseos, le centre social autogéré de Mujeres creando, abrite, entre autres, Radio Deseo [5], l’unique radio féministe du pays. Six mois plus tard, les participantes à l’atelier lancent leur émission, intitulée « Soy Trabajadora del Hogar, con Orgullo y Dignidad [6] ». Pendant une heure, tous les jours depuis sept ans, l’antenne est tenue par Yolanda et Victoria Mamani, Antonia Cuni, Emiliana Quispe – une dizaine en tout – qui peu à peu ont quitté leur emploi de travailleuse domestique, commencé des études et trouvé d’autres boulots. Elles gèrent tout, de la technique à l’animation en passant par les reportages, les enquêtes et les interviews. La radio est un média très populaire en Bolivie ; alors, elles font de cette émission un outil de lutte, de politisation, de diffusion des droits des travailleuses, ainsi qu’un espace d’échanges de vécus d’exploitation, mais aussi de rêves, de réussites et de savoirs. Elles revendiquent la légitimité à consacrer une partie de l’émission aux informations, précisant que : « Nous ne sommes pas journalistes, mais nous savons faire les infos à notre style. » Elles ont aussi un blog sur lequel elles publient très régulièrement des analyses, des éditos, des recettes culinaires et médicinales amérindiennes [7].

Sans patron ni patronne
Yolanda Mamani, l’une des présentatrices phares de l’émission, a une longue histoire de lutte derrière elle. Elle quitte son village à 9 ans pour partir en vacances à La Paz, hébergée chez une tante. Au lieu d’y apprendre le castillan et d’y découvrir la ville, le plan initial proposé par son père, elle se retrouve enfermée à s’occuper de sa nièce et de la maison, alors que sa tante est employée comme domestique chez d’autres. À 11 ans, elle s’enfuit, sans un sou. « J’étais habituée à des espaces plus libres, à marcher partout, à me baigner dans la rivière », explique-t-elle dans Boconas. Elle trouve rapidement un emploi dans une maison. Là, celle « qui fait partie de la famille » persiste à se vêtir de polleras, les jupes que portent les femmes aymaras – des jupes marquées du stigmate du mépris, sauf quand il s’agit de célébrer le folklore andin. Puis vient l’engagement syndical : « Ça, c’était un grand problème pour mon employeur, parce que j’ai commencé à réclamer mes droits. Quand tu vis sur ton lieu de travail, tu n’as pas de liberté. Tu es enfermée 24h sur 24, tu ne peux pas penser à toi. L’employeur te rappelle constamment à tes obligations. Tu n’as pas de vie sociale. Tu n’as même pas le droit de tomber amoureuse, parce que tu es enfermée entre quatre murs. Tu n’as personne à qui parler, ton cercle social se limite à l’employeur, l’employeuse et les enfants des employeurs. […] Chaque fois, j’étais plus rebelle, plus bocona [grande gueule] comme il m’appelait. Mais si je n’avais pas été une bocona, je n’aurais pas étudié, je ne me serais pas battue, enfuie, rien. Parfois, on te traite de bocona pour te faire taire, pour pas que tu leur répondes, pour que tu baisses la tête. » Aujourd’hui, en plus de l’émission de radio, Yola est membre d’une coopérative de services à domicile (nettoyage, garde d’enfants, etc.) qui se nomme joyeusement Sin patrón Ni patrona [Sans patron ni patronne] et étudie la sociologie à la fac. « Parfois, je parle à mes parents de Mujeres creando, les actions féministes et tout. Ils me disent : “Elles sont à moitié folles, non ?” Je réponds : “Mais oui papa, parce que si on est folles, on peut faire plein de belles choses.” »


Notes


[1Documentaire sur l’émission de radio que fabriquent Yolanda et ses camarades à la Paz et sur les conditions de travail des domestiques. Réalisé en 2016 par Leonor Jiménez, Montse Clos et Sofía Fernández, du collectif espagnol La Mirada Invertida.

[2Prénom modifié à la demande de l’intéressée.

[3Terme familier, parfois péjoratif, utilisé pour faire référence aux femmes indigènes aymaras originaires des montagnes. Il est aussi utilisé par ces femmes elles-mêmes.

[4Guerre qui opposa le Paraguay à la Bolivie, liée à l’absence d’accès côtier de la Bolivie, et à la découverte de pétrole dans la région.

[6« Je suis travailleuse domestique, avec orgueil et dignité ».



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Par Mathilde Blézat


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