CQFD

Doggybags

L’Amérique racontée par ses vices


paru dans CQFD n°149 (décembre 2016), par Sébastien Navarro
mis en ligne le 02/01/2017 - commentaires

Le 20 janvier 2017, Donald Trump sera investi de son titre présidentiel. Coïncidence : le même jour et à un océan de là, paraîtra en librairie l’ultime et treizième volume de la revue DoggyBags. Sexe et violence : si la recette a participé au succès de dirty Trump, elle aura permis au comics français de retendre avec succès les ficelles des vieux pulps. Suspense, frissons et horreur. Here we are.

« J’ai toujours pensé les histoires de zombies comme liées à la révolution, une génération consommant l’autre. »
George Romero

Ilda, qui se définit comme « chienne de garde à Buchenwald », n’y va pas de main morte dans le courrier des lecteurs du deuxième DoggyBags (2012) : « Je suis absolument scandalisée par votre torchon DoggyBags, et spécialement par la bande dessinée intitulée Fresh Flesh & Hot Chrome [Une horde de Hell’s Angels lycanthropes lâchés aux basques d’une femme]. À la fin de cette histoire, le personnage féminin se prétend libre, alors qu’elle arbore l’inscription “property of” dans le dos. Comment une femme peut-elle se glorifier ainsi, alors qu’elle est considérée comme un vulgaire objet ? C’est quoi le message, exactement ? Quelle soumission abjecte, et quelle image des femmes ! C’est bien une bande dessinée de mecs, tiens. Je suis révoltée ! Je ne vous salue pas, sales fascistes phallocrates ! » Dans le numéro suivant, la lectrice, toujours écœurée mais apparemment fidèle à la revue, fera part de sa déception face à la rémanence du cliché de « la femme-objet ultra stéréotypée (“poitrinée” à l’extrême, peu vêtue et avide de sexe). » Alors, machiste et sexiste la revue DoggyBags ? Il n’y aurait qu’à jeter un œil à la couverture du second opus pour s’en convaincre : une pin-up en soutif et talons hauts, couchée lascivement sur le capot d’une berline rouge. Tignasse peroxydée, « God » et « Fucked » tatoués haut la cuisse. On imagine l’adolescent boutonneux tendre une main moite vers la revue. Suspense, frissons et horreur ! Des nibards à peine voilés et des zombies décharnés, promesse d’une lecture haletante. Trois histoires, trois tueries. Vengeances d’outre-tombe et viscères en guirlande. À l’heure de l’Internet foisonnant, il y a encore un public pour se palucher 120 pages d’hommage aux vieux pulps amerloques à la clarté d’une loupiote tremblotante ?

Aux manettes du projet DoggyBags : Guillaume Renard, alias Run, directeur artistique du Label 619 chez Ankama Éditions. Outre Tales from the Crypt, l’homme dresse l’arbre généalogique dans lequel il souhaite bouturer sa revue : la série TV The Twilight Zone, le cinéma de Hitchcock et plus globalement les films d’exploitation – des productions branchées plutôt vice que vertu, une ligne de crête tirant du nanar à la série B. Des récits courts, sachant jouer sur les cadrages et les découpages pour faire grimper la tension jusqu’à un twist (final) censé laisser sur le cul. Autre contrainte : si DoggyBags est une production cocorico, les histoires se passent, à part quelques décrochages latinos et un douzième numéro en immersion nipponne, aux USA. Pour ce faire, Run s’est entouré d’une jeune garde rapprochée : Guillaume Singelin (The Grocery), Florent Maudoux (Freak’s Squeele), Mathieu Bablet (auteur du sensationnel et science-fictionnel Shangri-La), pour ne citer que quelques-uns des collaborateurs. Moins nombreuses, les plumes féminines proposent des projets assez décapants, à l’image du travail fourni par Valérie Mangin, Elsa Bordier ou Céline Tran. Car bien évidemment, DoggyBags, s’il recycle quelques clichés du genre – comme cette tendance à érotiser les courbes de ses héroïnes, cherche à déjouer les pièges d’un sexisme convenu. Loin des canons de l’anorexie ou de la potiche gueularde, les femmes cognent et lacèrent. Les chances de survie d’un Trump libidineux dans un DoggyBags ? Les mêmes que celles d’un porc en route pour l’abattoir.

« Comment peut-elle satisfaire son pays si elle ne satisfait pas son mari ? » (Tweet de Donald Trump au sujet de Hilary Clinton le 16 avril 2015)

La Danza de los 13 velos, écrit et dessiné par Maudoux, manie à merveille cette tension érotique en vue d’un règlement de comptes empreint de justice sociale. L’action se situe dans un club privé de Ciudad Juárez (Mexique) où trois archétypes de la criminalité locale (un flic, un politique et un mafieux) racontent comment ils ont humilié et liquidé une « autochtone » dans le besoin. Sur la table où ils sont accoudés, la belle Masiko improvise une chorégraphie au cours de laquelle elle se dévêt des voiles qui l’habillent. Tandis que le corps se dénude, la tension monte entre les mafieux jusqu’à ce que les couteaux arrimés aux étoffes fassent leur œuvre. D’objet sexuel, le corps de Masiko se mue en machine à tuer. Réduits à une essence maléfique, les hommes seront passés à la trancheuse. « Vous allez payer ! Parasites ! Vautours ! Vampires ! », hurle l’homicide strip-teaseuse. En exergue, un encadré sur la violence de Ciudad Juárez rappelle le contexte d’un véritable « féminicide » comptant plus de 400 femmes disparues en une vingtaine d’années.

Autre pépite : Sagrado Corazón, récit mis au point par Valérie Mangin et croqué par Loïc Sécheresse. Los Angeles : Lucho, petite frappe du milieu, a voulu doubler son boss. Blessé par balles, l’homme est envoyé se faire recoudre en catimini à Red Rock Canyon, bled peuplé uniquement… de femmes. L’une s’amourache du bandit bellâtre qui ne pense qu’à une chose : quitter ce trou perdu et rejoindre L.A. Lors d’une supplication de sa maîtresse, le mâle balance la tarte de trop. Mal lui en prend, les donzelles du coin officient dans le trafic d’organes uniquement… masculins ! Lucho retournera bien à L.A., mais ses organes rangés dans des petites boîtes réfrigérées.

En juin 2014 sort le sixième opus de DoggyBags consacré au triptyque Heartbreaker co-écrit par Run et Céline Tran, ex-actrice porno sous le sobriquet de Katsuni. Un exercice de « violence pornographique » inscrit dans « une dimension cathartique », selon les mots de miss Tran, qui met en scène une « héroïne décadente, enragée, une guerrière luciférienne à la soif démesurée ». La trame des trois récits : un traquenard ourdi par des queutards, la victime qui vire tueuse vengeresse et le châtiment final. Épée qui foudroie le thorax, poing qui fouille les entrailles ou crocs du vampire perçant la chair : la pénétration n’est jamais celle que l’on attend. Céline Tran a beau revendiquer pleinement son passé de hardeuse se jouant des normes (« Oscillant entre la figure de la pute et celle de la déesse, la “pornstar” est à la fois désirée et rejetée. En ce sens, elle est une sorte de créature monstrueuse. »), sa fiction renvoie à une éternelle forme de vengeance féminine où la libido masculine, via sa captation pornographique, est plus affaire de prédation que de séduction. Les derniers chiffres du Département de la justice sont à ce sujet terrifiants : plus de 400 000 cas de viols ou agressions sexuelles ont été enregistrés en 2015 aux États-Unis. On reçoit donc avec jubilation le dernier volet du triptyque, Too rich for my blood, pastiche bien trash de l’affaire DSK. L’ancien boss du FMI, taillé sous les traits du financier François Donatien Lemarquis, cumule soif d’hémoglobine et sexualité reptilienne. Sanglé sur un billard chirurgical, il se fera dilater la panse. Jusqu’à éclatement.

« Quand le Mexique nous envoie ses gens, il n’envoit pas les meilleurs éléments. Il envoit ceux qui posent problème. Ils apportent avec eux la drogue. Ils apportent le crime. Ce sont des violeurs. » (Donald Trump, Manhattan, le 16 juin 2015)

Ils sont trois : Chuck, Penhall et le gamin. Ils font partie des Minutemen, milice fondée après le massacre du 11/09 qui s’est donné pour mission de surveiller la frontière mexicaine et de contenir les clandos. En 2014, la police aux frontières recensait plus de 300 corps dans le désert. Certains morts de soif, d’autres… tués par balles. Lunettes à infrarouge et longue tignasse blonde, Penhall se lance dans la géopolitique : « Tu vois les collines, là-bas ? Pour tout le monde, c’est la frontière… Mais en vérité la frontière… C’est nous ! Vingt mille clandestins arrivent chaque jour dans notre pays. Ils parlent même pas américain et ils refilent de la drogue à nos mômes… » Penhall tire sur une citerne installée par une association de soutien aux migrants. « L’État a qu’à faire son putain de boulot. » Crayonné par Guillaume Singelin et scénarisé par Run, The Border exacerbe les instincts les plus crades d’un patriotisme guerrier. Dans la nuit compacte du désert, les ombres ne sont pas celles que l’on croit et, comme souvent dans DoggyBags, c’est par une incursion dans quelque mythologie indigène que le dénouement clouera le lecteur sur place. « Vous croyez que vous me faites peur, putain de bronzés ! », hurle un Penhall dans le noir. Détonations, cris, giclées de raisiné. Le Chupacabra, créature issue du folklore mexicain, est venu venger ses enfants en quête d’une vie meilleure.

Le racisme poisse les histoires de DoggyBags. Et c’est dans le comportement de la flicaille qu’on déniche ses saillies les plus urticantes. Prenons Trapped, polar et huis-clos admirablement découpé par El Puerto (scénar) et Tomeus (dessin). Deux braqueurs infortunés, Rico et Sandro, se carapatent dans les égouts de Miami pour échapper aux flics. Le shérif, une espèce de Sergent Garcia antipathique, fait une clé de bras à un suspect. « Tu me fais mal ! Va te faire enculer, policía de mierda ! », gémit le menotté.
– Fallait penser à ça avant de pisser sur un mur de ma ville ! Et reste poli, espèce de sous-merde de Cubain !
No soy Cubano !
T’as aucun papier, connard ! T’es cubain si je veux ! »
Le flicard fera condamner l’accès aux égouts car il sait le sous-sol habité par un énorme alligator albinos. Phalanga, écrit par Mojo et dessiné par Hutt, raconte la vengeance d’un homme aux mains dures comme des poignards, au sein de la mafia russe. Deux fédéraux corrompus de New York pataugent au niveau de l’enquête. Tandis qu’un se poudre le nez, l’autre brutalise un commerçant hindou :
« Ton histoire, elle tient pas debout, l’Indien. […] Si c’est des conneries, on va te faire rencontrer ton dieu des éléphants.
– C’est Ganesh, Dieu de… », tente d’expliquer la victime.
Dieu de mon-poing-dans-ta-gueule si tu la fermes pas ! », éructe le flic.

Entre 1978 et 1991, Jeffrey Dahmer, « le cannibale de Milwaukee », assassine dix-sept jeunes hommes. Eldiablo et Ludovic Chesnot s’en inspireront pour To serve and protect, histoire au cours de laquelle seront questionnés vertement les préjugés raciaux de la police amerloque. Un jeune asiatique sanguinolant et hagard titube dans la rue. Trois Noires assistent à la scène et préviennent les flics. Un homme blanc se présente comme le petit ami de la victime et réduit l’affaire à une simple querelle conjugale. Passés les réflexions homophobes, les flics se laissent embobiner, ne devinant pas qu’ils ont à portée de main Dahmer, le tueur en série [1]. Mais une femme noire s’insurge : « Mais pourquoi vous l’embarquez pas au poste, le grand-là ? Alors ça y est, il est blanc, il est innocent ? » Le flic : « Qu’est-ce que vous sous-entendez, mademoiselle ? » « Oh, c’est pas bien compliqué à comprendre, hein ! D’un côté vous avez un petit moricaud qui peut pas causer, deux filles noires qui font du scandale, et de l’autre, y a ce monsieur tout blond et tout propre sur lui. Comme par hasard, à qui vous allez donner raison ? » Plus tard, la femme noire, un brin dégoûté tiendra ces propos : « Con de flic ! Putain ! On n’est pas près d’avoir un président noir, moi je te le dis ! » Pour un peu, on spoilerait bien à la dame la fin de la seconde mandature d’Obama : sur le millier de victimes refroidies par les pigs en 2015, un bon quart était des Noirs. Et sur ce quart, un tiers était désarmé [2].

« Honnêtement, le waterboarding, si c’était moi qui décidais, et si on changeait les lois, le waterboarding serait autorisé… et si on pouvait élargir la loi, je ferais beaucoup plus que le waterboarding. » (Donald Trump sur la torture, NBC, 22 mars 2016)

Dans Geronimo (écrit par Run et dessiné par Singelin), les fantassins de la Navy SEAL ressemblent à des aliens avec leurs lunettes de vision nocturne à quatre tubes. Ils progressent dans la ville d’Abbottabad (Pakistan), saccageant tout sur leur passage et violentant quelques civils effrayés. Une fois isolé Ben Laden, ils défouraillent à plusieurs reprises. Troué de balles, le cadavre ne cesse de se relever. Comme si on venait à bout du terrorisme en vidant le chargeur ! Le corps finalement réduit en charpie, c’est une main décharnée du zombie d’Al-Qaïda qui réussit à s’embarquer à bord de l’hélico des soldats – clin d’œil au Evil Dead II (1987) de Sam Raimi ! La main autonome est forcément traître, celle des officiels qui tirent les ficelles d’un nouveau mensonge : après celui des soi-disant armes de destruction massive détenues par l’Irak pour justifier la guerre, celui sur la mort de Ben Laden qui continue à nourrir un fatras d’embardées complotistes. Le bidasse Johnny Hiscox, lui, revient à Crane (Texas) après avoir charcuté du Musul en Afghanistan et les bobards, il en a marre. Alors que le petit peuple texan est massé pour accueillir son héros, il leur sert sa vision des choses : « On a envoyé des gamins avec des armes de guerre dans les mains. Sans expérience, et la rage au ventre, dans un pays étranger… Puis j’ai réalisé que… qu’on était nous-mêmes en train de se transformer en terroristes. » Sifflements et mauvais regards dans la salle : « Il s’est fait monter le bourrichon par des barbus, ou quoi ? » « Ou pire : il a baisé avec une bougnoule. » Welcome Home Johnny, de Run et François Amoretti, est une histoire au titre trompeur. Tout est mal qui finira mal pour le jeune soldat dessillé.

Expérimenté dans le cinquième DoggyBags et repris dans le neuvième sous forme d’un méchant triptyque, Death of a Nation est un concept ambitieux. Au cœur de cette dystopie anxiogène : le Patriot Park créé par le magnat des médias Rupoch Murder. « N’avez-vous jamais rêvé de venger le général Custer tombé aux mains des sauvages Sioux à Little Big Horn ? Ou encore d’opposer aux cutters des terroristes du 11-septembre un bon fusil à pompe ? De mater les émeutiers de South Central à Los Angeles en employant les grands moyens  ?  » Contre un ticket d’entrée, les visiteurs peuvent flinguer du « méchant », incarné par des zombies soigneusement édentés et amputés de leurs griffes. Parce qu’il convient de préciser que tout ça a lieu après une épidémie mondiale de zombification partie du… Mexique (décidément, c’est une fixette !). Le dernier épisode de la trilogie intitulé The Last President, mitonné par Ducoudray et Run, met en scène un avatar trumpien : Montgomery Kusack, président US vieillissant et buggant sur son logiciel hispanophobe : « Alors je peux seulement dire que le danger n’a jamais été plus clair […] Je ne parle pas de l’épiphénomène des contaminations du FCZ [Fasciola Cerebella Zombi], qui sera éradiqué sous peu, et qui nous détourne du vrai problème de notre pays : les illégaux mexicains qui franchissent toujours plus nombreux notre frontière, et qui menacent nos emplois, et la sécurité intérieure… Ce sont eux le vrai fléau des États-Unis d’Amérique. » Lors d’une flambée épidémique, Kusack sera mis à l’isolement dans le bunker présidentiel pour 90 jours. Las, à sa sortie, les USA ont été rayés de la carte par les attaques zombies et le bureau ovale est occupé par le président… mexicain, qui lui résumera la situation : « USA terminado. Kaput. Down. Vous êtes de fait immigré clandestin aux États-Unis du Mexique. » Et Donald qui fait le canard avec le nouveau maître des lieux… Groggy le gringo !


Notes


[1Une fois Dahmer sous les verrous, les deux flics seront d’ailleurs virés.



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Par Sébastien Navarro


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