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Dossier : Debout partout

Rennes : La bataille du centre-ville


paru dans CQFD n°143 (mai 2016), rubrique , par Yves Souben
mis en ligne le 11/04/2018 - commentaires

Drapeaux, slogans, banderoles et distribution de sérum phy. Les manifs rennaises ressemblent aux autres. 
À une différence près : le centre-ville, interdit d’accès par la mairie et la préfecture, est devenu un enjeu du mouvement social.

« Manifester est une liberté fondamentale qui doit être garantie. » Quand une élue socialiste dit cela, ça sent le coup fourré. Et il aura suffi de deux semaines de manifestations pour que Nathalie Appéré, députée-maire de Rennes, corrige sa copie : « Je ne tolérerai pas que notre centre-ville soit le théâtre régulier d’affrontements et de dégradations. » En accord avec le préfet, le 25 mars, elle décide d’interdire « l’hypercentre » aux manifestants.

Cet hypercentre, c’est le lieu de départ traditionnel de toutes les manifestations, place du Parlement. Ses rues piétonnes largement fréquentées, ses vieilles baraques, ses bars. Un espace que tous s’approprient largement, en semant sur les murs et gouttières autocollants, tags, affiches... Bref, c’est sous les balcons les plus cossus que les étudiants animent les nuits rennaises. Et c’est sous les fenêtres de la mairie socialiste que l’on crie le rejet des politiques libérales : «  P comme pourris, et S comme salauds ! »

Pas vraiment de surprise, donc, à ce que la députée-maire s’attaque aussi violemment à la colère de la rue. Le 24 mars avait déjà vu une répression policière exceptionnelle. Et comme toujours, la violence des forces de l’ordre se justifie a posteriori. Si la manifestation est réprimée, c’est qu’il devait y avoir de bonnes raisons ; si la police a été aussi agressive, alors il faut interdire le centre-ville. Dès le 31 mars, et pour toutes les manifestations qui suivront, chaque rue qui y mène sera bloquée par un imposant dispositif de CRS, de policiers de la brigade anticriminalité et de gendarmes.

Face à cela, les manifestants s’organisent. Pour tous, il est évident qu’il faut reprendre le centre-ville. Le 31 mars, les étudiants prennent la tête du cortège, devant les syndicats professionnels. Les plus audacieux marchent vers la police, abrités derrière des banderoles matelassées, bien décidés à les faire reculer. à mi-parcours, ils y arrivent, au moins sur une trentaine de mètres. Le long du cortège, il pleut des lacrymogènes, par salves, jusqu’à une douzaine simultanément. À peine le temps de jeter une grenade à l’eau que d’autres retombent déjà. En pleine manifestation, la police doit se réapprovisionner, pendant que FlashBalls et LBD sont dégainés. Bilan : une centaine de blessés.

Le soir même, Nuit Debout se demande s’il faut s’installer en centre-ville. Mais accepte finalement de se faire reléguer sur l’esplanade Charles-de-Gaulle, immense place aux airs de no man’s land, cernée par ses institutions consuméristes : centres commerciaux, complexe de cinémas et salle de concert industrielle.

Pour les manifestants qui battent le pavé – ou le jettent à l’occasion –, hors de question de céder à ce pis-aller. Les stratégies se développent alors progressivement face au verrouillage policier. Si les forces de l’ordre s’installent sur une partie de la ville, cela transformera les autres quartiers en un immense terrain de jeu, propice à l’improvisation. Le 5 avril, alors que les robocops bloquent leurs rues préférées, le cortège s’amuse à repeindre rapidement le local du PS, avant de s’aventurer plus loin sur les rails, bloquant la gare SNCF – pour la troisième fois en trois semaines. La réaction policière est féroce, et le cortège est pourchassé dans les quartiers résidentiels pendant plusieurs heures. Dix jours plus tard, rebelote pour visiter le siège local du Medef.

Le 9 avril, alors que syndicats professionnels et étudiants défilent ensemble, le cortège n’a pas même le temps de croiser le regard des bleus. Les lacrymos volent, les matraques aussi, la police charge indistinctement. La manifestation se lance alors dans une deuxième boucle, dépasse les policiers sur leur flanc et investit pendant quelques instants le centre, pour y allumer un feu de joie. Au-dessus du cortège, des slogans triomphants : « Le centre-ville est à nous ! » L’atmosphère reste tendue, et au son de l’alerte « Y a la Bac ! », c’est la panique – certains escaladent même les capots des voitures pour s’enfuir. 47 personnes sont blessées par les CRS ce jour-là, dont 7 grièvement.

Le 20 avril, c’est la stratégie du sous-sol qui est finalement adoptée : petit tour habituel sur les grands boulevards, pour la forme. Puis, la manifestation s’engouffre dans le métro. Pour en ressortir deux stations plus loin, en plein centre. « On s’est fait avoir ! », éructe un CRS dans son talkie. Débordées, les forces de l’ordre sont impuissantes, les banques doivent baisser leurs rideaux. Face à la tentative de voler le cœur de la ville aux Rennais, la malice du mouvement l’a emporté.

Mais tout bascule le 28 avril. Cette fois-ci, le centre ressemble à une forteresse imprenable. Grilles anti-émeutes à tous les coins de rue. Canon à eau. Hélicoptère. Stations fermées. Deux villes semblent coupées par cette balafre. D’un côté, des commerçants « satisfaits », protégés par la flicaille. De l’autre, 13 000 manifestants. Après un premier tour, la tête de cortège prend d’assaut les positions policières. Une bombe artisanale explose. Certains lancent un grappin pour mettre à bas les grilles, en vain. Et la police charge. Frappe indistinctement, sur la tête, les manifestants qui sont déjà en train de fuir. L’un d’entre eux franchit en courant le pont qui enjambe la Vilaine. Tir de LBD40. Il s’effondre. Quelques étudiants s’approchent pour prendre soin de lui, pensent qu’il est touché à la jambe. Non. C’est son œil qui est en sang. L’équipe médicale tente d’arrêter l’hémorragie, il est finalement évacué par les pompiers. Opéré en urgence, il perdra son œil. Le lendemain, en Assemblée générale, un médic témoigne : « Les affrontements n’ont jamais été aussi intenses, avec 49 blessés, dont 10 graves. La police s’est déchaînée avec sauvagerie. » Sa prise de parole terminée, il craque, s’effondre, recroquevillé sur les marches de l’amphi occupé. La résolution, elle, reste intacte. On le reprendra, ce centre-ville.



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Par Yves Souben


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