CQFD

Cap sur l’utopie

En avant vers « la communauté des communautés » !


paru dans CQFD n°143 (mai 2016), rubrique , par Noël Godin
mis en ligne le 17/08/2018 - commentaires

Pour Auguste Comte, une utopie « bien construite », ce fut par exemple l’instauration progressive, à partir du XIe siècle, de la courtoisie. C’est très courtoisement que nous lui répliquons : « Comment peux-tu te contenter de si peu, vieux sapajou ? » Une utopie au poil pour nous, c’est une réimagination corsée des assises du monde. Ce qui implique, turellement, une incessante vigilance critique. Dans l’ensemble de la revue Le Philosophoire sur « L’Utopie » paru en automne dernier (éd. Vrin), le prof de philo Miguel Abensour, chantre du « nouvel esprit utopique », souligne que tout rapport chouette à l’utopie « passe nécessairement par une critique de l’utopie prête à dégénérer en mythe ». Mais qu’il ne faut pas pour autant assimiler stupidement l’utopie au mythe, « berceau de la domination totale », comme l’ont fait avant et après 68 beaucoup d’ennemis politiques des bons bols d’imaginaire.

Ce qui passionne Abensour, ce sont les « prophéties de la liberté », soit celles de La Boétie, Saint-Just, Pierre Leroux, Walter Benjamin, Pierre Clastres, et même Hannah Arendt et Emmanuel Levinas, qui «  lancent encore un appel à notre désir de liberté ». Le très antilibertaire Marx lui-même opérait des distinctions entre les utopies à la Proudhon « qui ne sont que l’ombre portée de la société présente » et les utopies à la Owen/Fourier « qui sont l’expression imaginative d’un monde nouveau ». À nous dès lors, s’écrie Miguel Abensour, de savoir conjuguer le combat politique avec le désir utopique en « utopianisant » la démocratie directe et en démocratisant l’utopie.

Dans le même Philosophoire, on s’arrête sur « le bon usage de l’utopie en éducation » à travers les exemples balestres des libres enfants de Summerhill, du principe du maître-camarade dans les écoles de Hambourg ou du lycée autogéré de Gabriel Cohn-Bendit à Saint-Nazaire où c’était « l’expression naturelle de l’enfant » qui prévalait. On musarde dans certaines alternatives concrètes (le familistère Godin, Christiana au Danemark, les monnaies locales, les Zad). On compare longuement l’hétérotopie selon Michel Foucault avec les contre-pouvoirs selon Paul Ricoeur. Et avec l’épistémologiste Jean-Luc Gautero, l’on se jette dans un duel vertigineux : « L’omniprésence d’une technique avancée est-elle une composante nécessaire à toute société utopique ? » En lice, nous avons les partisans des machines libératrices, qu’ils soient un peu cruches comme Cabet et Gabriel Tarde ou fort fréquentables comme Déjacque ou Bellamy. Nous avons les tempérants, les « entre les deux », comme William Morris, Ernst Bloch, Ursula Le Guin. Et nous avons les technophobes irréductibles, comme l’auteur du Principe responsabilité Hans Jonas ou le collectif Adret, très déforcés par l’absence dans le livre des « sections d’assaut » luddites.

Présentée par le meilleur historien de la saga situationniste, Patrick Marcolini, l’étude galvanisante Utopie et socialisme (L’Échappée) du fer de lance du judaïsme libertaire Martin Buber va dans le sens d’Abensour et ses condisciples. Elle démontre que ce n’est pas l’État ou le marché qui fait société mais que c’est la capacité de s’associer librement, que ce sont « les structures communautaires de voisinage, de travail et d’entraide ». Et que c’est donc tout de suite qu’on peut réinventer les bases sociales en créant « des îlots de socialisme utopique voués à s’agrandir et à se fédérer pour aboutir enfin à “la communauté des communautés’’ ».



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Par Noël Godin


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