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(Presque) insoumis


paru dans CQFD n°126 (novembre 2014), rubrique , par Sébastien Fontenelle, illustré par
mis en ligne le 16/12/2014 - commentaires

Jour après jour, les éditorialistes de l’hebdomadaire Valeurs actuelles (HVA) squattent tous les plateaux, des chaînes d’information jusqu’à « C dans l’air » où ils occupent une fort honorable quatrième place en nombre d’invitations. Leur qualité ? Banaliser les outrances d’un discours ouvertement ultra-libéral et extrême-droitier.

L‘autre semaine, l’HVA a consacré sa couverture – puis quelques pages spécialement grotesques, même à l’aune de ce que produit habituellement cette publication – à  : « Éric Zemmour, l’insoumis. » L’intéressé, rappelons-le, n’est plus resté, depuis le mitan de la première décennie des années 2000 – qui, donnant le ton de l’époque, fut comme on sait marquée par une (dé)multiplication quasi-quotidienne des débondages droitiers les plus outrancièrement arrogants, et ponctuée, par conséquent, par l’élection de M. Sarkozy, puis par l’élévation de M. Valls – sans intervenir dans les médias, tant écrits qu’audiovisuels, où ses incommodantes prestations lui valent des sinécures (parce que bon, c’est vrai que ça pue, mais ça dope l’audience, faut voir comme), et qui ont pour point commun, du Figaro à i-Télé, d’être des lieux de culture du conformisme le plus étroit, et de récitation des mantras du consentement à l’ordre libéral dans ce qu’il a de plus grossier.

Par Charmag. {JPEG}

De sorte qu’on peut être pris, quand on lit que le gars, pur produit de la dominance qui lui assure ses prébendes, serait un « insoumis », d’une irrépressible envie de s’esclaffer – tant c’est con. Mais ne pas oublier, tout de même, que cette pratique, toute orwellienne, est le procédé par quoi la « nouvelle » réaction [1] a étendu partout son emprise en l’espace d’une petite décennie – en répétant mille et mille fois, jusqu’à ce qu’il finisse par faire une vérité médiatique, l’odieux mensonge selon lequel le lâcher de vilenies phobiques dans l’espace public représentait l’alpha et l’omega de l’anticonformisme et de la « rébellion ».

Et retenir, itou – revenons à notre mouton –, que l’HVA excelle d’assez longue date (et au risque certain du radotage) dans cette discipline particulière où la décomplexion se mélange de quelques volumes de stalinisme, puisqu’au mois de juin 2010 déjà, il consacrait sa couverture, puis un (très burlesque) dossier à la promotion de « nouveaux insoumis » viscéralement rétifs aux « tabous de la pensée dominante », qui « [bravaient] les foudres du politiquement correct » : Alain Finkielkraut et (déjà, et surtout) Éric Zemmour.

Résumons  : l’acmé de l’iconoclasme est selon Valeurs actuelles dans la récitation zemmourique de la doxa répugnante, portée aussi par les cliques sarkozystes et « socialistes » qui depuis dix ans gouvernent l’Hexagone, selon laquelle les immigré(e)s et les musulman(e)s posent de graves problèmes à la France de souche. Sous cette aune  : ses responsables s’enfoncent toujours plus profondément dans le cloaque idéologique qui les fait hurler à « l’overdose » contre les Roms – contre lesquels d’énergiques traitements préventifs devraient donc être appliqués –, ou grogner, sur un mode où l’islamophobie le dispute au sexisme, que Najat Vallaud-Belkacem est « l’ayatollah ».

Dans le même temps, évidemment  : ils récitent des cantiques thatchériens qui dessinent un univers où les bénéficiaires de prestations sociales sont des fraudeurs, cependant que les patrons débordent d’un altruisme ontologique d’une majesté jamais vue – et tout cela, additionné, vous a certes un petit parfum d’années 1930, avec aussi quelques effluves pinochétistes, mais il est vrai aussi que cette extrême droite journaleuse aurait grand tort de brider l’instinct qui lui fait ainsi dégueuler, semaine après semaine, des prêches crypto-lepénistes…

Puisque chaque année, l’État la nantit, au titre des aides publiques à la presse, de grasses subventions (plus d’un million d’euros dans les poches de la famille Dassault en 2013), que ces propagandistes hallucinés de la liberté d’entreprendre (dans le périmètre d’une nation mieux protégée contre les nomades à roulottes) bâfrent à grands coups de molaires – parce que bon, l’insoumission, d’accord, mais pas jusqu’au point, tout de même, où elle nous grèverait le porte-monnaie.


Notes


[1Qui n’a, comme l’a fort bien montré le camarade Fred Alpi, rien de nouveau, évidemment – mais tout de réactionnaire.



4 commentaire(s)
  • Le 17 décembre 2014 à 13h25 -

    Associer sournoisement Zemmour à la récitation de cantiques thatchériens alors qu’il n’a de cesse de vilipender le libéralisme et le libre-échange ne constitue-t-il pas une "pratique toute orwellienne" ?

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    • Le 17 décembre 2014 à 20h06 -

      Non, pas du tout. Zemmour est un pur libertarien. Regarde un peu avec qui il bosse (la fondation de Coffinier par exemple). L’as-tu déjà entendu défendre les services publics ? Ça m’étonnerait. Bref, sa défense de la France, c’est du flan

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      • Le 22 décembre 2014 à 13h55 -

        "si le Suicide français est le livre le plus réactionnaire écrit depuis longtemps, c’est aussi un brûlot antilibéral. Sur le plan économique et social, c’est un véritable manifeste néo-marxiste dans lequel Zemmour se déchaîne contre le capitalisme financier responsable, selon lui, de toutes les dérives." (J.-F. Kahn)

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        • Le 25 décembre 2014 à 12h32 -

          Même un libéral comme Jean-François Kahn ne peut que s’inquiéter des manœuvres d’un Zemmour, capable d’emprunter au marxisme pour attaquer en sous-main ce qui reste de l’Etat. C’est en effet assez habile. C’est aussi la stratégie de Marine Le Pen. Mais il y a les discours (ou les écrits), et il y a les actes. Zemmour ne travaille pas seulement pour la Fondation pour l’école, mais encore pour l’Institut de Formation Politique, lié aux lobbys libertariens américains et à l’Opus Dei. Ces gens-là vont bien au-delà du libéralisme à la papa, c’est la destruction de l’Etat-nation qu’ils veulent pour imposer un modèle américain. Les propos de Zemmour sur la déportation des musulmans vont dans ce sens, toujours plus de déstabilisation, toujours plus de conflits civils ingérables pour occuper les esprits pendant que la collectivité est dépouillée des ses attributs. Bref, c’est un habile fouteur de merde, qui sait se draper dans la France pour mieux la démolir.

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Par Sébastien Fontenelle


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