CQFD

Dossier : La mort qui tue

Pompes funèbres : même les morts paieront


paru dans CQFD n°126 (novembre 2014), rubrique , par Julien Tewfiq, illustré par
mis en ligne le 04/01/2015 - commentaires

Le croque-mort dans Lucky Luke était peut-être âpre au gain, mais il aimait le travail bien fait. D’après Jérôme [1], employé dans l’une plus grosses entreprises du secteur des pompes funèbres, les choses ont bien changé.

CQFD  : Quel est ton métier ?

Jérôme  : Je suis conseiller funéraire en région parisienne. Je dois accompagner les familles des défunts aussi bien dans leurs démarches administratives que pour tout ce qui touche à la cérémonie… Humainement, je trouve que c’est intéressant  : il y a un contact avec les clients, des discussions. Mais en fait, ce qui est dérangeant, c’est que mon boulot c’est de plus en plus d’être un pur commercial. J’accueille les familles puis je les allume. Je travaille pour un groupe devenu tentaculaire en France à force de rachats des petites entreprises de pompes funèbres. Bénéficiant d’une bonne réputation liée à son histoire, la firme en question se permet de pratiquer des tarifs prohibitifs. Une concurrence acérée et une pression constante des actionnaires ont fait le reste  : l’accompagnement des familles passe au second plan, loin derrière la rentabilité.

Par L.L. de Mars. {JPEG}

Concrètement, comment ça se passe ?

Quand une famille arrive dans la boutique, elle doit amener le livret de famille, des papiers comme ça, mais aussi un relevé de compte du défunt  ! Comme, en tant qu’entreprise de pompes funèbres, on a le droit de prélever jusqu’à 5 000 euros sur le compte du défunt avant même que la famille puisse hériter, on ne se prive pas pour faire payer le mort en fonction de ce qu’il a sur son compte. Puis on facture le reste à la famille.

En tant que conseiller funéraire… que commercial, on reçoit énormément de pression de la part des managers pour facturer au maximum. Ça passe par des mails nous encourageant à vendre des cercueils haut de gamme (de 3 500 à 7 000 euros), plus de fleurs, plus de services… En ce moment, c’est les capitons, les doublures dans les cercueils. Visiblement, les managers trouvent qu’on n’en vend pas assez, et pas assez cher. Des fois, je ne me rends plus compte que je travaille dans la mort. Business, business… Je pourrais tout aussi bien vendre des imprimantes, en fait. La rentabilité, c’est aussi la réduction des coûts, hein  ! Je veux dire, au final on n’est déjà pas très bien payés. Les plus anciens ont encore des avantages comme le logement de fonction par exemple, mais ça se fait de moins en moins. Au point que la plupart des nouveaux partent bosser chez la concurrence ou se mettent en artisan indépendant – alors que dans nos contrats, il y a une clause qui fait que normalement, on n’a pas le droit de passer à la concurrence. Pour compenser, on nous fait miroiter des primes d’intéressement  : d’une part, ces primes sont assez ridicules et très dures à atteindre, mais d’autre part, ça nous pousse à vendre toujours plus  !

Alors se rajoutent à ça toutes sortes d’économies  : les corbillards ne sont pas renouvelés et tombent en pièces, les marbres « made in France » qu’on vend sont parfois « made in China ». Et des petites magouilles  : par exemple, on fait croire à la famille qu’on doit légalement déplacer le corps de l’hôpital pour le mettre dans le funérarium du groupe. C’est faux, mais ça se facture. On ajoute des véhicules inutiles. On facture. On facture.

Le résultat, c’est qu’il y a de plus en plus d’incidents. J’en discutais avec les maîtres de cérémonie  : ils sont dégoûtés, pas assez payés, ont trop de travail, alors ils font des conneries. Ça arrive, par exemple, qu’il n’y ait pas assez de porteurs pour le cercueil et qu’on doive demander de l’aide à la famille. Ou alors le défunt est présenté avec le survêt’ dans lequel il est mort, alors que la famille avait apporté un costume exprès… Sans même parler du scandale du crématorium de Nanterre [2].

C’est grave…

Oui  ! Quand on voit comment on traite les morts, on se dit que notre société va mal. Des fois, j’ai honte. Et je ne suis pas le seul. Mais la critique en interne, c’est très mal perçu. Mon formateur me l’a très vite expliqué  : ceux qui ouvrent leur gueule, ils sont mal vus, mis sur la touche… Si on a souvent des réunions avec les managers, c’est principalement pour qu’ils nous fliquent et nous poussent à faire du chiffre. C’est l’usine. Mais faut aussi dire que quand le travail est bien fait, c’est gratifiant. On sent que les familles sont vraiment reconnaissantes, et ça fait chaud au cœur. Dans le fond, c’est un boulot important qu’on fait… Mais on aimerait pouvoir le faire bien.

Par CQFD.

Le dossier "La mort qui tue"

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Notes


[1Le prénom a été changé.

[2Un employé est licencié suite à toute une série de malfaçons qui semblent assez courantes : incinération de plusieurs corps pour gagner du temps, mélange des cendres ou simplement rejet des cendres si l’urne est trop petite… Le Parisien, 03/08/14.



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Par Julien Tewfiq


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