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Panama Papers : Sous le chapeau, le bas de laine


paru dans CQFD n°143 (mai 2016), par Jean-Baptiste Legars, Tristan Thil, illustré par
mis en ligne le 15/04/2018 - commentaires

C’est le nouveau scandale financier, la cuvée 2016. L’affaire des Panama Papers, relayée par tous les médias, est une petite bombe à fragmentation qui vient de péter à la tronche des capitalistes et politiques de tout poil. L’énième du genre avant la prochaine ?

Ce qu’on appelle les Panama Papers n’est rien de moins que 11,5 millions de fichiers qu’un consortium de journalistes d’investigation s’est procurés. Ces fichiers détaillent des informations sur plus de 214 000 sociétés offshore ainsi que les noms des actionnaires de ces sociétés. Parmi eux, des banques, des industriels, des hommes politiques, des milliardaires ou des célébrités. La source de ces fichiers provient d’un cabinet d’affaires panaméen, Mossack Fonseca. Ce cabinet, comme tant d’autres, est l’un des rouages essentiels de la trame opaque des paradis fiscaux. Vous ne voyez pas le lien ? Normal, c’est fait pour. Mais tentons une explication par l’exemple. Vous avez de l’argent et vous trouvez que vous payez trop d’impôts. Il faut dissimuler une partie du pactole. Vous pensez à la Suisse, mais c’est une solution de moins en moins sûre. Vous vous adressez donc à votre avocat fiscaliste qui va vous conseiller de créer une société offshore, c’est à dire domiciliée dans un pays à la fiscalité faible, voire nulle. Votre avocat fait alors appel à un cabinet chargé de créer cette société, comme Mossack Fonseca si vous avez choisi le Panama. Et il s’occupe des formalités administratives dans le paradis fiscal le mieux adapté à votre cas. Bref, du clés en main option all inclusive et, surtout, en toute discrétion, en vous assurant de masquer tous les liens entre vous – le propriétaire réel – et la société qui en est le propriétaire officiel. Enfin, libre à vous de déposer et de disposer des fonds, tout en vous gardant bien, personne n’en doute, de vous laisser tenter par le blanchiment d’argent, la fraude fiscale ou la corruption.

Une autre planète ? Pas du tout, c’est bien la même où nous vivons tous, et tout cet argent qui disparaît au profit d’un petit nombre d’initiés s’évapore forcément au détriment de beaucoup d’autres. Nous en avons discuté avec le réalisateur de documentaires Jean-Robert Viallet qui, depuis de nombreuses années, travaille sur des thèmes qui croisent ces zones grises de la finance internationale.

Par Pirikk. {JPEG}

CQFD : Tu as travaillé sur les affaires françaises – Clearstream, les frégates de Taïwan, la DCN et les attentats de Karachi – pour ta série documentaire Manipulations. De ce fait, tu connaissais déjà le système des paradis fiscaux. Quoi de neuf avec les Panama Papers ?

Jean-Robert Viallet : Cela fait un moment que l’on sait que l’évasion fiscale est colossale, mais on découvre que le système est de plus en plus performant. Depuis 2008, avec la crise des subprimes, on s’est rendu compte qu’on avait un vrai problème avec les banques, qu’elles étaient complices d’organisations qui portent préjudice aux gens. On a compris qu’il y avait des truands chez les banquiers. Là, avec les révélations des Panama Papers, on se rend compte qu’il y a une horde d’individus sans conscience qui flirtent avec la criminalité. Ce sont les juristes et avocats d’affaires qui permettent aux entreprises d’organiser l’évasion fiscale, tels que le cabinet panaméen Mossack Fonseca. Il y a donc un trio système bancaire, consultants, et avocats d’affaires qui s’organise pour exploiter les possibilités offertes par les paradis fiscaux et se met au service de ceux qui veulent dissimuler des fonds.

Que faire ? Pendre les banquiers avec les tripes des avocats d’affaires ?

La criminalité financière est plus dure à conceptualiser que, par exemple, celle de la Mafia. On s’imagine facilement d’où cet argent provient : drogue, armes, déchets… Le crime financier consiste, pour sa part, à ne pas payer d’impôt, ce qui est illégal, mais en utilisant des circuits légaux. De fait, il n’y a pas vraiment de justice pénale pour ces crimes-là. Il s’agit plutôt d’une justice transactionnelle. C’est de la négociation. Il existe des tribunaux pénaux internationaux pour les crimes de guerre. Pourquoi ne crée-t-on pas une justice pénale internationale pour les crimes financiers ? C’est compliqué à monter, mais il faut que des pénalistes, des avocats, y réfléchissent pour contrecarrer les mecs qui étaient à l’école avec eux, ces super-techniciens de l’arnaque. Pour l’heure, et c’est ahurissant, on juge Antoine Deltour [1].

Qu’attend le monde politique pour agir ?

Ils sont sans vision pour contrecarrer ce système. Avec la libéralisation de la finance, le système est devenu de plus en plus performant, et les politiques de plus en plus dépassés. Ils ont une attitude moutonnière, sans vision économique à part le prisme libéral. Le vrai courage serait de criminaliser le crime financier. Il faut les empêcher d’agir. Mais il y a trop de liens, trop d’intérêts complexes. Et puis il n’y a pas que le Panama. La City, par exemple, est la plus grande machine d’évasion fiscale européenne. On a laissé se construire un tissu entremêlé, et tout le monde a peur, en le contrecarrant, de ne plus être compétitif. Or il faut, dans l’urgence, réguler la finance de manière autoritaire, musclée, despotique !

Un exemple... Il n’a pas de lien avec les paradis fiscaux, mais il montre comment la finance s’immisce partout, et ce avec l’accord des hommes politiques : en Grande-Bretagne, l’université était gratuite. Prétendument pour faire faire des économies à l’État, elles sont devenues payantes il y a une dizaine d’années. Les frais d’inscription sont passés à 9 000 livres. Il a été décidé de faire des prêts d’État aux étudiants pour qu’ils puissent payer. Dans le contrat, il est stipulé qu’ils doivent rembourser à partir du moment où ils gagnent au moins 30 000 livres par an. Les premières études prévoyaient que 25 % des étudiants ne gagneraient pas cette somme et ne pourraient pas rembourser. En 2015, ils étaient plus de 47 % ! L’État s’est donc retrouvé à supporter une dette qui lui coûte plus cher que le financement de l’enseignement supérieur à l’époque où celui-ci était gratuit. Et qu’a-t-il été proposé ? De revendre cette dette au privé, en la mixant avec d’autres produits sur les marchés. Ce n’est rien moins que les subprimes !

Cet argent qui échappe à l’impôt, quelles conséquences cela a-t-il sur notre quotidien ?

Nous sommes à un moment de convergence d’une crise économique, d’une crise de la dette et d’une crise écologique. Pour la première fois de l’histoire, on a les trois. Si cet argent revenait à l’État, il irait au bien commun. Cela permettrait d’aider la Grèce, de continuer à financer la culture… En somme, de redistribuer l’argent. Car cet argent qui disparaît dans les paradis fiscaux, il est lié au travail, il est produit par l’activité d’individus. Les entreprises qui défiscalisent viennent du bâtiment, de l’énergie, de l’armement, de l’automobile. Cela ne concerne pas seulement l’argent de la spéculation. L’essentiel de la richesse économique est encore produit par l’exploitation des salariés.


Notes


[1Lanceur d’alerte des LuxLeaks – scandale financier mettant en lumière les pratiques d’évitement fiscal mises en œuvre au Luxembourg et dans d’autres pays – poursuivi par la justice luxembourgeoise.



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