CQFD

Florange

Les maux de la fin


paru dans CQFD n°107 (janvier 2013), par Tristan Thil, illustré par
mis en ligne le 19/02/2013 - commentaires

Le mois de décembre aura été particulièrement dégueulasse cette année à Florange. De la pluie, du gris, le patron multimilliardaire qui ferme la boutique, les politiques qui se couchent et laissent crever ceux qui les ont élus. Et cet intolérable silence des machines à l’arrêt, des ouvriers aphones et des « élites impuissantes ». Un vrai temps lorrain, quoi !

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Déjà en 2009, à Gandrange, par une météo assez similaire, quelqu’un avait cimenté une pierre tombale devant l’usine fermée, en reprenant les mensonges de Sarkozy. Ce site est aujourd’hui un cimetière industriel.

Xavier, ancien sidérurgiste, raconte qu’au mois de septembre dernier, deux gars qui travaillaient au démontage de la ferraille sont morts, écrasés par la chute de plusieurs tonnes de métal sur leur nacelle. L’un d’eux avait 26 ans. Il venait du Maroc et pensait trouver en Lorraine, ce qu’on appelait autrefois le « Texas français » où des travailleurs débarquaient par milliers. Pour lui, cette fermeture a signifié la fin d’un monde : « Nous nous sommes forgés et nous avons grandi dans un monde ouvrier, un monde du travail, un monde rude. Mais nos richesses, ce qu’on a appris en termes de solidarité, d’humanité, de fraternité, de partage, c’est dans ce monde du travail-là. Et ce sont ces valeurs qui disparaissent avec la sidérurgie. »

À Florange, depuis la « trahison » du gouvernement, la photo de François Hollande, venu faire campagne ici en février 2012, a été enlevée du local syndical. On l’y voyait, posant crânement sur le toit d’une camionnette et promettant une loi pour protéger les ouvriers. Sur cette image on pouvait lire, écrit de la main du président socialiste et daté du 9 octobre : « Je ne peux être parmi vous aujourd’hui mais mes pensées vous accompagnent. Cette élection, je vous la dois en partie. Merci à vous tous ! Mais que faire ? »

Pourtant on pouvait y croire. Le rapport Faure prouvant la rentabilité du site, Mittal acceptant d’en céder une partie, Montebourg brandissant la prise de contrôle temporaire de l’État pour donner le champ libre à un repreneur. Et puis Hollande qui

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se dégonfle, Ayrault qui annonce la signature d’un accord avec le patron indien de l’acier évitant le plan social (sans dire que 629 postes sont quand même supprimés) mais condamnant de fait l’outil de production.

En cette fin d’année 1984, le gouvernement socialiste abandonne les ouvriers qui… Ah non, pardon, erreur de date mais c’est pareil [1] . En cette fin d’année 2012 donc, devant le portier de l’usine de Florange, les cendres du brasier du piquet de grève et de la lutte ont fini de fumer. Restent le vide et l’amertume. Le local syndical, tout proche des laminoirs, s’est vidé. La place est nette, l’ordre rétabli. Et tant pis pour le reste. Le reste, ce sont les sidérurgistes d’ArcelorMittal. De la chair à élections, comme on dirait de la chair à canon. Les gueules cassées de l’abandon politique, des abus d’une multinationale, du pouvoir de l’argent sans frontières, de l’agonie d’un secteur géographique et industriel. Ils sont épuisés, à bout. Ils craquent. Les larmes d’édouard Martin, le leader de la CFDT, et de quelques autres, tous soufflés par l’indicible abandon d’un gouvernement socialiste qui jurait pourtant de les soutenir, concluent dix-huit mois d’une lutte éprouvante.

Leur usine, ils l’aiment. Ils sont prêts à tout pour la sauver. « Mon père y a travaillé toute sa vie, dit José. On est tous des fils et petits-fils d’employés de la sidérurgie. Tous nos parents ont travaillé là. Mon père, lui, est venu d’Espagne. C’est lui qui a amené d’Andalousie les parents d’édouard, alors enfant, à six dans une 404. »

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à 54 ans, ce fils d’immigrés espagnols au regard doux et mélancolique, quand il ne travaille pas à son poste de soudeur, joue le grand frère et le cuistot. Et cela se voit au tour de taille. Sur le piquet de grève ou pendant la marche jusqu’à Paris, c’est lui qui avait assuré l’intendance.

Ali, assis dans la cuisine de son deux-pièces qu’il loue dans une barre d’immeuble, a les larmes dans la voix quand il pense au chemin parcouru pendant ses 58 ans d’existence, depuis sa Kabylie natale, et lorsqu’il parle de l’usine. « Elle fait partie de notre vie. Florange sans l’usine, ce n’est plus rien. » D’un geste de la main, il montre l’immeuble voisin : « Mon beau-frère a acheté un appartement ici 90 000 euros il y a quelques années. Aujourd’hui il en vaut la moitié. On ne peut plus partir. »

C’est pour cela qu’ils se battent. Pour l’emploi et l’industrie que leurs élus ne savent pas défendre. Antoine, la grande gueule du conflit mais aussi l’usine à idées, disait, pendant la marche jusqu’à Paris au mois d’avril, qu’autrefois, ils seraient venus avec des bulldozers, et qu’aujourd’hui, ils sont dans une démarche pacifiste : « Parfois des gens nous demandent pourquoi on fait ça. On leur explique qu’on se bat parce qu’on ne veut pas qu’ils ferment notre usine. La communication… Y’a plus que ça maintenant ! » Autre époque.

Antoine, Ali, José et tous les autres ont les poings serrés et le regard

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noir. À peine l’accord signé avec le gouvernement et Mittal que ce dernier abandonnait le seul espoir de redémarrer les hauts-fourneaux, le projet Ulcos [2] , nom dont les ouvriers ont baptisé le chat qui erre aujourd’hui dans l’usine. Le long des grilles, Antoine reprend : « Tout ça pour ça. Encore une fois le financier a gagné. Moi, je pense qu’un politique, quand il est au pouvoir, doit exercer son pouvoir. Eux, ils n’exercent pas leur pouvoir. Ils négocient mais il n’y a pas à négocier. On ne négocie pas la vie des gens. Y a pas de gauche ou de droite en fin de compte. Y a les financiers, le Medef, et en dessous d’eux les politiques. Dès qu’ils déconnent, on leur met un coup sur la tête. Maintenant je me demande si je vais aller voter. Ils sont trop loin de nous. »

La nuit est tombée. L’hiver s’annonce. On se

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dit qu’ici, le FN risque de dépasser aux prochaines élections le score de 30 % qu’il avait fait lors des dernières législatives. Ce sur quoi Édouard Martin avait mis en garde le Premier ministre lors de leur dernière rencontre début décembre. « Les conseillers de Matignon sont les mêmes que ceux de Fillon, précise Édouard de retour d’une réunion avec le Premier ministre. Ils n’appliquent qu’une seule et même politique et ce n’est pas avec eux qu’on aura une politique de gauche. Le pire c’est qu’on les a élus », dit Ali. À Antoine qui lui demande quelles sont les chances que les hauts-fourneaux redémarrent, Édouard répond, lapidaire : « Une sur un million… » Malgré la publication de documents internes d’ArcelorMittal qui démontre que Florange serait l’un des sites les plus rentables du groupe, classé en deuxième position en Europe du Nord, juste derrière Dunkerque avec seulement 4,20 euros de surcoût par tonne produite.

Le gouvernement socialiste avait fait de la lutte des ArcelorMittal un symbole. Une manière d’embraser l’électorat ouvrier. N’en restera que le goût amer de la trahison, du mensonge, et du renoncement [3] .

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Notes


[1Le plan de restructurations, baptisé plan Acier, décidé en 1984 par le gouvernement Mauroy, conduisit à la liquidation de plus de 20 000 emplois dans le secteur sidérurgique.

[2Ultra-low Carbon Dioxide Steelmaking, un programme de recherche initiée en 2004 qui vise à réduire les émissions de CO2 lors de la fabrication de l’acier.

[3Ndlr : Un documentaire réalisé par l’auteur de cet article sera diffusé le 4 février sur la chaîne parlementaire Public Sénat.



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Par Tristan Thil


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