CQFD

Dossier : Debout partout

À l’aube de nouvelles Nuits


paru dans CQFD n°143 (mai 2016), rubrique , par Julien Tewfiq, illustré par
mis en ligne le 11/04/2018 - commentaires

Non, la République n’est pas le centre du monde. Les banlieues et les quartiers se lèvent aussi ! Reportage à Aubervilliers en Seine-Saint-Denis
et sur la place des Fêtes, à Paris, où, loin des grands médias, on fait aussi sa Nuit Debout, même avec peu de monde.

Samedi 23 avril, 15h, Aubervilliers. « Puisqu’on est pas nombreux, on pourrait se rapprocher et se passer de micro, peut-être ? » Pas la peine de procéder à un vote, comme un seul homme, la petite trentaine de personnes présentes se resserrent dans un coin de la place de la Mairie. Cette après-midi-là, tout semble déserté, même le manège pour enfants. Un petit vent frais vient donner une touche presque hivernale à ce second rassemblement d’Aubervilliers Debout, mais pas de quoi décourager la trentaine de courageux militants, travailleurs, profs, chômeurs ou étudiants.

Par Martin Barzilaï. {JPEG}

La plupart des présents (de 6 à 66 ans) semblent se connaître, mais pas forcément depuis longtemps. Il y a aussi quelques curieux, pas seulement blancs, qui resteront silencieux toute l’après-midi, mais écouteront d’un air particulièrement studieux : deux femmes portant des voiles aux couleurs chatoyantes, avec leurs enfants qui s’amuseront dans la « crèche autogérée », deux gars un peu en arrière, le regard grave, ou encore Sophie [1], jeune infirmière récemment installée à Aubervilliers, « très contente de participer à cette réunion ». Comme à Paris, comme partout, on prend les tours de parole et on essaie de respecter l’avis de chacun dans le temps imparti. Ce n’est pas toujours facile ! Gérard a une furieuse envie de parler. Le médiateur : « Je t’inscris ? » Réponse : « Non, non ! » Ce qui ne l’empêche pas de s’étendre un peu longuement sur l’histoire du syndicalisme en France et parle à la place des autres : « Ici, on a tous voté Hollande et on est tous déçus. Moi, je suis cheminot syndiqué CGT, et les Nuits Debout, je suis à fond pour. » Au moment de partir, il ira chaleureusement serrer la paluche de toutes les personnes présentes. Quelque chose de familial se dégage du rassemblement où se disent de belles et fortes choses, dont un attachement pour Aubervilliers et ses habitants.

Le premier débat, sous des airs austères et techniques, est en fait un point essentiel qui surgit lors de ces Nuits Debout en périphérie de celle de République – celle qui passe à la télé. Ici, on se demande s’il faut, pour la journée de mobilisation nationale du 28 avril, faire une manif à Aubervilliers, puis rejoindre celle de Saint-Denis, puis celle de Paris. Avec ou sans les syndicats ? On craint une « récupération par les syndicats », et aussi « d’être assujettis à Paris ». En réalité, on se pose la question de la pertinence d’une déclinaison albertivillarienne, locale, de la Nuit Debout. Un type y va même fort : « Ici, à trois pelés et un tondu, on ne sert à rien. C’est une mise en scène, le micro, les votes, les affiches... À la limite du ridicule. » D’ailleurs, il ne restera pas longtemps et n’aura pas la chance d’entendre la réponse de Cécile : « C’est pas grave d’être ridicule. Il faut bien lancer le mouvement, la mise en scène, ça sert aussi à ça. C’est légitime d’être ici, même peu nombreux. »

Autre ambiance, mais même question, à la place des Fêtes, le soir même. Dans ce quartier du 20e arrondissement de Paris, encore populaire, mais soumis à la gentrification généralisée de la capitale. Pourquoi faire une Nuit Debout de quartier ? « Pour être plus proches. Pour être dans des actions locales plus efficaces. » Ici, les nuitdeboutistes se sont rassemblés à une soixantaine dans la fontaine sèche qui forme une arène toute trouvée. Pas de micro, mais de la soupe maison, du vin, du fromage et un vent glacial. Les tours de parole sont scrupuleusement respectés, les mots choisis, quelques références à tel penseur ou à tel courant d’idées fusent ici et là. Studieux, concentrés, plus âgés qu’à Aubervilliers… Quelques visages familiers du mouvement anti-CPE de 2006. Sara : « Si on part sur des grands débats comme la laïcité, les religions, la constitution, tout ça, on va s’engueuler. On est là parce qu’on partage un sentiment de révolte et l’envie de faire des choses localement. » On constate que pour chaque proposition d’action, il faudrait proposer aussi des rendez-vous pour les mettre en place. Khader, emmitouflé sous sa capuche et grelottant de fièvre, explique sommairement comment communiquer sur le Web et se propose pour mettre en place des outils : blog, mailing-list... Sara propose une « gratuiteriat » (proposer gratuitement des biens dont on n’a plus besoin).

Mais d’Aubervilliers à la place des Fêtes, la question récurrente est celle de savoir comment faire en sorte que les habitants du coin s’en mêlent, les jeunes, les familles, les travailleurs et ceux qui galèrent. Un doute commun : est-on légitime ? Les deux assemblées se trouvent in fine trop blanches, trop intellos, trop classe moyenne, trop masculines. Aubervilliers, 80 000 habitants, est l’une des villes les plus pauvres de la région la plus riche de France. « Il faut qu’on s’interroge sur la représentativité des gens qui sont là. On ne ressemble pas vraiment aux habitants d’Aubervilliers. » Le petit groupe semble pourtant plutôt diversifié [2], d’origine comme de genre. Amine n’en démord pas : « Les habitants, les jeunes, il faut aller vers eux, les informer, sans lâcher. » Mais pour Hélo : « Les habitants des quartiers, ils sont déjà dans l’extrême précarité, dans des vraies galères de survie. Alors, la Loi Travail, ça ne leur parle pas du tout ! » On cause violences policières, que les jeunes d’ici vivent au quotidien sans que personne n’en parle, alors que celles que subissent les lycéens de Paris font le tour des médias. Hélo, encore : « Ce matin, au marché, je tractais en disant “Mobilisation contre la Loi Travail”, et personne ne prenait mon tract. Puis j’ai vu que Cécile disait : “Aubervilliers Debout”, et que les gens lui prenaient les tracts. Parce que la Nuit Debout, ils connaissent, ça passe à la télé, ça les intéresse même plus que la loi Travail. Alors, peut-être qu’il ne sont pas là aujourd’hui, mais l’idée fait son chemin. » Francis : « On espérait que, l’après-midi, les familles viendraient plus. Mais de toute façon, on se doutait qu’on serait pas nombreux aujourd’hui. Je crois que le plus important, c’est d’être là, chaque semaine. Les gens passent, ils nous voient, ils s’approchent. La semaine prochaine, on sera plus. » À ce moment-là, un mariage sort de la mairie sous les youyous et frôle la petite assemblée.

Place des Fêtes, Lucas propose d’aller inviter les sans-papiers d’un foyer voisin pour faire un potager sur la place. D’autres préconisent d’aller tracter lors du marché, d’aller causer avec les habitants des tours qui bordent la place… Une jeune femme fait tout de même remarquer qu’il « n’est pas possible de savoir qui est précaire et qui ne l’est pas. On ne peut pas en juger simplement sur l’apparence des gens. Moi, aux Nuits Debout de République, je suis bien incapable de juger qui est dans la galère ou non, pourtant on entend souvent que c’est un rassemblement de bobos. C’est pas la question ! Si on est là, c’est qu’on a quelque chose à y faire. » À Aubervilliers, Francis, jeune homme aux longues dreads rousses, pouvant passer pour un de ces bobos honnis, explique que depuis qu’il a été viré de chez Picard parce qu’il voulait aller pisser, il n’est plus certain de pouvoir payer son loyer : « Je suis pas sûr de ne pas me retrouver à la rue le mois prochain. » Oui, est légitime celui ou celle qui vient. «  Mais si les Nuits Debout avaient existé quand je me suis fait virer, il y a deux ans, peut-être qu’on aurait pu faire quelque chose ? »

D’Aubervilliers à Paris 20e, l’inquiétude était palpable quant à l’avenir du mouvement. Une ombre désignée avec quasiment les mêmes mots : « Bon, ce mouvement, on a vu ce que ça pouvait donner en Espagne et en Grèce, et ça a débouché sur des partis politiques. C’est sûr que ce n’est pas ce qu’on veut... » Oubliant toute déontologie et devoir de réserve (qu’il n’a jamais eu), le reporter de CQFD prend la parole sur la place des Fêtes, pour rappeler que le mouvement 15-M et les Indignados [3] avaient accouché de bien d’autres choses que Podemos. Julien : « Ce qui est vraiment fort comme action, et surtout localement, c’est l’organisation de groupes de défense. Qu’un de vos voisins se fasse expulser, un coup de fil, et il y a 50 personnes motivées qui viennent pour le défendre. Pareil pour des questions de boulots, de papiers. Puisqu’on parle de construire quelque chose qui dure et qui intéresse vraiment et concrètement les gens d’ici... » Les mains se lèvent et gigotent. Emporté par l’émotion, le petit gars de CQFD s’applaudit lui-même, ce qui fait rire l’AG. C’est vrai que ce n’est pas grave d’être ridicule [4]


Notes


[1Certains prénoms ont été changés.

[2Bien plus diversifié que sur le panneau de la RATP qui annonce triomphalement l’arrivée du métro à la mairie d’Aubervilliers : dans un Photoshop immonde, digne d’un enfant de 12 ans, on ne voit que des Blancs de moins de 30 piges, riant, à vélo ou au téléphone…

[3Voir le dossier de CQFD no137 « Le pari municipaliste », par Bruno Le Dantec et Ferdinand Cazalis, à télécharger librement par ici !

[4Breaking News : Aubervilliers Debout a décidé, lors de l’AG du 30 avril, de soutenir les habitants menacés d’expulsion, comme c’est déjà le cas pour Sophie et Sébastien. À suivre....



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Par Julien Tewfiq


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