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Industrie

Mittal de fer dans un gant d’acier


paru dans CQFD n°101 (juin 2012), par Tristan Thil, illustré par
mis en ligne le 08/08/2012 - commentaires

Le candidat socialiste avait promis : une fois élu, il tenterait bien de faire quelque chose pour Florange. Mais pour les « mitallos » sur place, le doute subsiste : les gouvernements européens auront-ils la volonté de contrer le magnat de l’acier qui a pour coutume de profiter des largesses des pouvoirs publics ?

Laminés. Le 1er juin, le communiqué de presse de leur direction a laminé les gars d’ArcelorMittal : « Prolongation de la suspension temporaire » de l’étamage 2 et de la filière liquide de Florange (Moselle) « en raison de la mauvaise conjoncture », alors que les deux hauts-fourneaux P3 et P6 sont respectivement à l’arrêt depuis juin et octobre 2011. Et que le groupe a annoncé plus de 2,2 milliards de dollars de bénéfices en 2011 ! Cette annonce est un nouveau coup dur pour les salariés en lutte depuis le mois de février dernier, refusant de subir un scénario dont on ne connaît que trop, en Lorraine, le triste dénouement. Le changement de taulier élyséen les a incités à placer tous leurs espoirs dans une intervention politique. Le 4 juin, l’intersyndicale était reçue par François Hollande et son ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg. À une semaine des élections législatives, le gouvernement semble vouloir contrer les plans de Lakshmi Mittal, dont le but inavoué est de faire de l’Europe continentale un désert industriel. Montebourg a donc dégainé… une mission d’expertise et va consulter ses homologues Belges, Allemands, Espagnols et Luxembourgeois pour, promet-il, apporter une riposte européenne. Un rapport sera rendu le 30 juillet prochain, et devrait décider de l’attitude du gouvernement à l’égard du groupe sidérurgique. Décrochons d’abord l’Assemblée, semblent dire les socialistes.

Dans les mois à venir, la lutte de Florange sera un bon indicateur des capacités d’action de nos gouvernants dans cette économie libérale mondialisée. Car ArcelorMittal est le cas typique de financiarisation d’un secteur industriel : le patron, Lakshmi Mittal, vingt et unième fortune mondiale selon le magazine Forbes, est un fervent partisan de la rentabilité à court terme. Pour lui, et pour ses actionnaires.

Lakshmi Mittal ? Un Indien qui n’a jamais vu l’Inde. Ou presque. Depuis Londres, où il réside, il a débuté dans le fil d’acier indonésien avant de se spécialiser dans le rachat d’usines au bord de la faillite, lorsque les États les privatisaient par manque de fonds ou de volonté. Nous sommes à la fin des années 1990, et sa société s’appelle alors Ispat. Après le rachat de sites allemands en 1997 et 1998, c’est au tour d’une unité irlandaise, Irish Steel, de tomber dans son escarcelle. Il la fermera brutalement, laissant aux autorités du pays la douloureuse du plan social et du retraitement du site. Sur sa lancée, il achètera une unité au Mexique, ainsi que Inland Steel, une vieille usine américaine. Et raflera des aciéries en Europe de l’Est – Pologne, Roumanie, Ukraine et par NardoRépublique Tchèque –, embarquant dès qu’il peut les mines qui y sont liées. En 1999, il s’approprie Gandrange pour un franc symbolique sans que le gouvernement socialiste de Lionel Jospin – encore eux – n’impose de contrepartie. Selon la CFDT, Mittal n’investira que quelques millions d’euros par an, enveloppe insuffisante pour rénover un outil industriel obsolète. Pourtant, comme l’expliquent à CQFD Georges Jespers, et Fausto Casagrande, du syndicat FGTB de Liège (Belgique), « ArcelorMittal touche beaucoup de subventions des États. Et d’après notre cabinet d’expertise, la filière belge n’a pratiquement pas payé d’impôt sur ses profits. Parallèlement, Mittal est aussi celui qui investit le moins dans la recherche et le développement, entraînant la perte de parts de marché qui garantiraient aujourd’hui les commandes de Florange et Liège. »

En 2004, l’irruption de l’acier chinois change la donne. Pékin est en passe de rattraper l’ensemble de la sidérurgie européenne en mettant aujourd’hui sur le marché six cents millions de tonnes par an. Ce bouleversement, les industriels européens n’y ont pas cru. Mittal, lui, a très vite compris qu’il était primordial de maîtriser l’ensemble de la chaîne, et ses investissements dans les matières premières lui confèrent un avantage certain sur ses concurrents. Fort de ses profits gigantesques, il prendra le contrôle d’Arcelor en 2006, devenant alors ArcelorMittal.

Quand advient la crise de 2008, Mittal décide d’arrêter « temporairement » certains hauts-fourneaux européens, des outils dont la fiabilité et la rentabilité sont pourtant basées sur la production continue. Il concentre alors la production sur quelques sites, profitant d’un chômage partiel payé par les États. Puis tombe l’annonce de l’arrêt définitif de Liège et la « fermeture temporaire à durée indéterminée » de Madrid et Schifflange. Et, enfin, de Florange.

Actuellement, ArcelorMittal a considérablement diversifié ses activités dans le secteur des mines de fer et de charbon (50 % de ses profits), et des aciers plats et longs (5 à 10 %). En séparant ces deux activités pourtant intiment liées – le secteur acier consommant la production des mines –, le groupe justifie la fermeture des aciéries par leur manque de rentabilité. Un manque à gagner qui lui laisse tout de même la liberté d’offrir aux Londoniens une tour de vingt-huit millions d’euros à l’occasion des JO de cet été. Une offrande si généreuse que Lakshmi Mittal aura le privilège de porter la flamme olympique la veille de l’ouverture des Jeux.



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Par Tristan Thil


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