CQFD

Dossier : Mauvaises langues

Migrants : « Se couper d’une langue,
 c’est amputer un bout de soi »


paru dans CQFD n°145 (juillet-août 2016), rubrique , rubrique , illustré par
mis en ligne le 14/06/2018 - commentaires

Dans le cadre d’un atelier radiophonique organisé dans un collège marseillais, adultes enseignant.e.s et ados primo-arrivant.e.s ont retracé leurs biographies langagières. La petite sélection qui suit témoigne de l’importance des langues dans la construction de la personne, dans ses relations aux autres et au monde.

Par Caroline Sury. {JPEG}Travailler en tant qu’enseignante de français en « classe d’accueil » dans un collège implique de côtoyer des jeunes d’âges et d’origines variés qui viennent d’arriver en France. Leur point commun est qu’ils sont « allophones [1] » et que l’école républicaine leur permet d’apprendre le français dans un dispositif particulier en leur donnant un an (seulement) pour « maîtriser » une langue à l’orthographe complexe et peu logique, puisqu’ils évolueront ensuite dans un système scolaire qui évalue principalement à l’écrit.

Lorsque j’entends dire en conseil de classe, « elle est nulle, on devrait l’envoyer en filière professionnelle, là où il y aura de la place », à propos d’une jeune qui connaît trois langues à l’écrit dans trois alphabets différents, deux autres à l’oral et qui est en cours d’apprentissage du français, c’est rude. Si la même jeune avait, dans son répertoire linguistique, autant de langues valorisées par le système scolaire (anglais, allemand, espagnol, italien, mandarin), je doute que les remarques soient les mêmes. De la même manière, à l’école, on encourage encore bien souvent les parents anglophones à parler anglais avec leurs enfants, tandis que les parents locuteurs de langues minorées (arabe, turc, swahili, shimaoré, etc…) sont sommés de parler français à la maison. Onze ans après le rapport xénophobe du député UMP Bénisti [2], lequel établissait, dans un contexte sarkozien de lutte contre la délinquance dès le berceau, un lien entre le bilinguisme des enfants de migrants et leur potentielle dangerosité sociale tout en demandant aux enseignant·e·s d’intervenir afin que les parents cessent de parler à leurs enfants autrement qu’en français, rien n’a véritablement changé à l’école.

Christine Karmann

Par Caroline Sury. {JPEG}

Mohamed, 15 ans

« Je suis né au Maroc, j’ai grandi à Barcelone et je suis venu en France cette année. Ma première langue était le berbère marocain, puis le castillan. À la maison je parle berbère avec mes parents, castillan avec mes frères et parfois avec mon père. Mes parents parlent castillan, berbère et arabe. J’ai appris le catalan à l’école à Barcelone. Puis l’anglais. J’apprends maintenant le français et l’anglais à l’école. J’aime bien l’anglais, je voudrais aller vivre à Londres plus tard. J’aime bien écouter le comorien, mais je ne comprends rien. Le berbère c’est comme le chinois, c’est difficile à comprendre pour ceux qui connaissent pas ; je ne le parle pas dans la rue, je parle plutôt espagnol. Mes parents parlent l’arabe, mais ça m’intéresse pas trop d’apprendre l’arabe, je préfère l’anglais. Il y a des personnes qui se moquent de moi quand je parle français, mais je leur dis “Vas-y, parle espagnol !” […] Ils ne sont pas intéressants. »

Christine, 39 ans, 
enseignante en classe d’accueil

Par Caroline Sury. {JPEG}« J’ai grandi en Moselle, dans un village frontalier avec l’Allemagne. Mes parents parlent tous deux le francique rhénan du Saargeminnerland, transmis depuis des générations dans les familles. En 1945, le français est devenue la langue unique et obligatoire (après 5 ans d’occupation et l’allemand standard comme langue unique). Mes parents ont découvert le français à l’école, ce qui n’a pas été sans violence. Ils ont par la suite tacitement – de même que quasi tous les parents de leur génération –, élevé leurs enfants en français, afin de ne pas nous pénaliser à l’école ; leur représentation du francique est celle d’un patois sans valeur qu’il n’était pas nécessaire de transmettre car il ne nous servirait à rien. Après avoir appris le français, on m’a vite poussée à étudier l’allemand standard puis l’anglais, l’espagnol. Le français et l’allemand standard étaient légitimes, le francique parlé depuis des générations, plus du tout. Petite, je parlais avec un accent lorrain prononcé. À l’adolescence, après des remarques méprisantes sur notre accent lorsqu’on sortait de Moselle, j’en ai eu honte et fait des efforts pour parler français comme à la télé. J’ai perdu mon accent, et je dois aujourd’hui le singer pour le retrouver.

J’ai commencé à prendre conscience de tout cela lorsque je suis allée vivre quelques années en Polynésie, et que j’entendais souvent dire « J’ai honte de parler, je parle mal français ». À 20 000 km de mon village natal, je retrouvais cette même politique d’assimilation linguistique qui a fait croire aux personnes qu’elles ne sont pas en mesure de s’exprimer en français, ni même en tahitien. Dans mon entourage, que ce soit en Lorraine ou en Polynésie, combien de fois ai-je entendu dire « Je parle trop mal pour pouvoir dire en public ce que je pense ». Comme Philippe Blanchet, je crois que ça doit bien arranger les gouvernants : un peuple muet est un peuple qui ne se révolte pas.

Depuis 8 ans, j’enseigne le français en classe d’accueil. J’essaie de rendre toutes les langues de la classe visibles, de les légitimer. J’aime bien le concept d’hospitalité langagière, les langues sont inhérentes aux êtres que nous sommes, se couper d’une langue c’est amputer un bout de soi. Un copain amputé d’un bras disait que ce bras continuait à le faire souffrir bien après l’opération. De la même manière, j’ai mal à la langue qu’on ne m’a pas transmise, mais qui fait partie de moi. »

Fatima, 14 ans

« Je parle l’arabe algérien depuis mon enfance. J’ai appris un peu de français en Algérie, et beaucoup depuis la rentrée ; maintenant je comprends bien, mais écrire c’est trop difficile. À la maison on parle surtout en arabe avec la famille. Au collège je parle français dans presque tous les cours. Dans la cour je parle arabe avec les copines qui parlent aussi l’arabe et français avec les autres. J’ai découvert l’allemand au collège, j’aime beaucoup cette langue. J’aimerais bien aller visiter l’Allemagne. Ma prof parle parfois en francique, j’aimerais bien apprendre cette langue plus tard, je trouve ça joli. Je dois apprendre l’anglais au collège, et j’aime pas beaucoup, c’est trop bizarre à prononcer. Personne ne me corrige quand je parle français dans la rue, et quand je parle arabe, c’est pas gênant parce qu’il y a beaucoup d’Arabes à Marseille. Parfois les gens se retournent dans la rue pour demander si je suis de Tlemcen, parce qu’ils ont reconnu mon parler. C’est drôle de trouver des gens qui reconnaissent ma ville juste en m’entendant. Des fois je parle en français avec ma mère dans la rue, elle me répond en arabe, et ça m’énerve, elle pourrait essayer de répondre en français. »

Par Caroline Sury. {JPEG}

Aslan, 39 ans, intervenante atelier radio

« Je suis née en France, en Alsace. Ma première langue était le turc. Ma mère venait d’un village voisin de celui de mon père. J’avais et j’ai encore l’accent et les expressions du paysan turc d’Anatolie. L’apprentissage de la langue française s’est fait à partir du moment où je suis rentrée à l’école. De mes trois ans à mes sept ans, je n’ai pas dit un mot en situation de scolarité. Je refusais de parler dans l’institution scolaire, j’étais vraiment muette, mais en dehors, je restais sur la langue turque avec le français qui s’y mêlait petit à petit pour ensuite ne parler exclusivement plus que le français. Ceci dit, je restais sur l’usage du turc quand je m’adressais aux parents et aux adultes de ma famille qui ne s’exprimaient qu’en cette langue. Dans mon quartier, j’ai vécu au milieu de plusieurs langues parlées par des personnes, adultes et enfants, issus de cultures multiples. On peut d’une certaine manière parler d’une masse d’étrangers dans un quartier où la langue dominante, le français, était minoritaire. C’est à partir du moment où j’ai accédé au lycée général que j’ai compris ma différence au niveau de la langue française. J’avais donc plusieurs niveaux de langues : le turc, le français de mon quartier (avec une note de créolisation) et le français. Je n’ai ni l’accent alsacien, ni l’accent turc lorsque je parle français, et je pense que l’école et la télévision ont bien influencé ma prononciation. Il m’arrive encore aujourd’hui de recevoir des remarques de certaines personnes s’étonnant de me voir parler un français correct et sans accent alors que j’ai grandi dans une cité et que je n’ai eu comme langue familiale que le turc. »

La bio langagière

Par Caroline Sury. {JPEG}La biographie langagière est une tâche narrative consistant à raconter sa vie en lien avec les langues. Elle est proposée en formation d’enseignant·e·s de langue, et parfois dans des dispositifs d’apprentissage linguistique destinés aux adultes migrant·e·s et aux enfants. La consigne invite à utiliser le « je », donc à se dire, à révéler un bout de son histoire et à opérer un retour sur soi pour raconter comment les langues de son répertoire linguistique ont été apprises, qu’elles soient parlées ou seulement comprises. La mise en perspective suscitée par la rédaction de sa biographie langagière amène les scripteur·e·s à prendre plus de distance vis-à-vis de leurs représentations des langues et à saisir de façon plus profonde les liens entre langues et estime de soi, langues et construction de soi, langues et identités, langues et savoirs, langues et sociétés.

Stéphanie Clerc Conan

Morceaux volés

« La langue populaire, se plaît-on à répéter, ignore l’abstraction, ridiculise les grands sentiments, rabaisse tout ce qui est noble, tout ce qui est pur, tout ce qui est beau. “Le peuple est incapable d’admirer la Grandeur  ; il rit de ce qu’il ne comprend pas, de ce qui le dépasse…” Oui sans doute, il en rit. Préfèrerait-on qu’il en pleurât  ? Ou que, las d’en faire les frais, 
il ne se mit en colère  ?

Mais en fait, ce bon peuple ne fait en se comportant ainsi que rendre la monnaie de la pièce à une haute société qui, de tout temps, a su inventer pour le désigner des épithètes aussi flatteuses que “populace”, “racaille”, “canaille”, “lie”, “tourbe”, “boue”, “fange”… pour ne citer que les moins méprisantes ! […]

Ce n’est pas la langue populaire qui corrompt le sens des mots : ce sont les mots eux-mêmes qui, à l’usage, perdent peu à peu leur signification première. 
A mesure qu’ils s’enrichissent de nouvelles acceptions, leur sens originel s’estompe, se dilue… puis passe dans d’autres mots, des mots tout neufs, qui connaîtront plus tard le même sort. »

Robert Edouard, Dictionnaire des injures, Tchou éditeur, 1973.

Par Caroline Sury. {JPEG}

« Elles disent, malheureuse, ils t’ont chassée du monde des signes, et cependant ils t’ont donné des noms, ils t’ont appelée esclave, toi malheureuse esclave. Comme des maîtres ils ont exercé leur droit de maître. Ils écrivent de ce droit de donner des noms qu’il va si loin que l’on peut considérer l’origine du langage comme un acte d’autorité émanant de ceux qui dominent. Ainsi ils disent qu’ils ont dit, ceci est telle ou telle chose, ils ont attaché à un objet et à un fait tel vocable et par là ils se les sont pour ainsi dire appropriés. Elles disent, ce faisant ils ont gueulé hurlé de toutes leurs forces pour te réduire au silence. Elles disent, le langage que tu parles t’empoisonne la glotte la langue le palais les lèvres. Elles disent le langage que tu parles est fait de mots qui te tuent. Elles disent, le langage que tu parles est fait de signes qui à proprement parler désignent ce qu’ils se sont appropriés. Ce sur quoi ils n’ont pas mis la main, ce sur quoi ils n’ont pas fondu comme des rapaces aux yeux multiples, cela n’apparaît pas dans le langage que tu parles. Cela se manifeste juste dans l’intervalle que les maîtres n’ont pas pu combler avec leurs mots de propriétaires et de possesseurs, cela peut se chercher dans la lacune, dans tout ce qui n’est pas la continuité de leurs discours, dans le zéro, le O, le cercle parfait que tu inventes pour les emprisonner et pour les vaincre. »

Monique Wittig, Les Guérillères, Éditions de Minuit, 1969.


Notes


[1« Allophone » désigne quelqu’un qui a une autre langue maternelle que le français (ou la langue du pays d’accueil).

[2Rédigé en 2004 par la Commission prévention du groupe d’études parlementaire sur la sécurité intérieure.



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