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Dossier : Mauvaises langues

Glottophobie : Une xénophobie qui s’ignore


paru dans CQFD n°145 (juillet-août 2016), rubrique , par Yeter Akyaz, illustré par
mis en ligne le 06/06/2018 - commentaires

Publié en 2016 aux Éditions Textuel, le livre Discriminations : combattre la glottophobie analyse les mécanismes de domination qui prennent le langage et les manières de parler pour terreau. Entretien avec son auteur, le chercheur Philippe Blanchet, et Stéphanie Clerc, enseignante à l’université d’Aix-Marseille où elle forme notamment à l’enseignement du français langue étrangère [1] (FLE).

Par Kalem. {JPEG}

CQFD : Philippe, comment en es-tu venu à forger le concept de « glottophobie » ?

Philippe Blanchet : En tant que sociolinguiste, je suis très intéressé par l’étude des discriminations liées à la façon dont les gens parlent. Ce qui m’intéresse, c’est d’étudier la manière dont les gens se construisent par les langues, vivent avec elles, créent du lien grâce à elles, et de montrer que quand on discrimine une façon de parler, c’est la personne elle-même qu’on discrimine. Inconsciemment, j’ai probablement été influencé par un livre de Louis-Jean Calvet, publié en 1974, intitulé Linguistique et colonialisme. Petit traité de glottophagie. Ce livre montre comment, par l’impérialisme et la colonisation, on « mange » des langues, on les engloutit. Dans les années 2000, j’ai publié, avec le sociolinguiste Jo Arditty, un premier article qui aborde explicitement cette question : « La glottophobie française, une xénophobie qui s’ignore », à propos du parler des jeunes « de banlieue » qui était à l’époque déjà très stigmatisé dans les discours publics, politiques et médiatiques.

Peux-tu donner des exemples de glottophobie ?

La glottophobie est exercée partout autour de nous au quotidien. Quand des comédiens ou des journalistes ne trouvent pas de travail, car ils ont un accent du Midi ou d’ailleurs, quand il est interdit d’utiliser une autre langue que le français pour avoir accès à ses droits auprès d’une administration française, comme à Mayotte où peu de Français parlent français, quand des enfants se font humilier à l’école à cause de leur façon de parler, tel cet enfant algérien tout juste arrivé à qui la maîtresse interdit de prononcer le « h » de son prénom Ahmed, quand on sous-titre quasi systématiquement des francophones africains à la télévision car on considère qu’ils parlent forcément « mal »… Il faut également souligner le mépris qu’on porte aux langues que l’on désigne sous les noms de « dialectes », de « patois », ou de « wesh wesh », et l’exclusion du débat démocratique des personnes qui ne détiennent pas le français standard.

Pourquoi s’agit-il d’une discrimination subtile à pointer ?

Dès sa création en 1635, l’Académie française préconise le français le plus rare et le plus aristocratique en rejetant les parlers populaires. Les lois de 1793 interdisent quant à elles l’usage d’autres langues que le français dans tous les textes à portée officielle ou contractuelle. La glottophobie est très ancienne en France. C’est sans doute le pays qui a poussé le plus loin l’idéologie du rejet de la différence linguistique, en la considérant comme une déviance. Pour se mettre en place, une idéologie d’État a besoin d’un système éducatif qui prend en charge les enfants dès leur plus jeune âge et leur inculque une certaine vision du monde, de la société, du rapport aux autres... alors qu’ils n’ont pas encore d’armes pour avoir un recul critique. Aujourd’hui, après 150 ans d’Éducation nationale française dite « gratuite, laïque et obligatoire », l’idéologie linguistique est parvenue à faire du jugement et de la hiérarchisation entre langues et façons de parler une norme partagée. La plupart des individus n’arrivent alors plus à imaginer qu’une société puisse fonctionner autrement, avec plusieurs langues par exemple. Même s’il existe de nombreuses sociétés qui prônent le plurilinguisme autour de nous, on ne veut pas les voir. L’idéologie a alors atteint le stade de l’hégémonie : les dominés ont admis comme « naturelle » la domination qu’ils subissent, ils ne l’appréhendent pas comme une injustice et ne peuvent donc pas la remettre en question.

Il s’agit aussi d’une discrimination subtile car les mécanismes de domination peuvent se se retrouver là où on ne les attendait pas. On peut l’observer avec le breton 3 ou encore avec le catalan. Interdit pendant la dictature franquiste en Catalogne, le catalan est devenu la langue co-officielle de cette région en 1979 (avec le castillan), au moment de la mise en place du système démocratique en Espagne. Néanmoins, c’est un catalan standardisé qui s’est imposé, le catalan des classes les plus aisées, bien différent des parlers populaires. C’est aussi ce qui se passe avec certains groupes militant pour la revitalisation de l’occitan, lesquels ont mis en place une manière si compliquée de l’écrire qu’il ne ressemble plus du tout au « provençal » ou au « marseillais » des gens ordinaires.

Une langue s’invente et se transforme en permanence pour s’adapter au monde du locuteur, pour créer une parole singulière. Pour mettre en place ce système glottophobe, on a fait croire aux gens que les langues ne sont pas des phénomènes sociaux permettant aux humains de vivre ensemble. On a tout focalisé sur l’aspect mécanique des langues, comme si on pouvait les résumer à de simples équations mathématiques. Pour les grammairiens et les linguistes, les langues sont avant tout un système de sons codifiés pour fabriquer des mots, qui eux-mêmes sont organisés pour fabriquer des phrases. On a désocialisé et déshumanisé les langues pour les traiter comme des langages informatiques. Or ce sont les personnes qu’il faut respecter et non pas les langues, qui sont des abstractions et qui sont au service des individus.

Stéphanie, tu formes des professeurs de français langue étrangère qui enseigneront à des non-francophones. Comment abordes-tu la question de la glottophobie dans tes cours ?

Stéphanie Clerc : Je leur montre qu’ils et elles peuvent être des « acteurs glottopolitiques » bienveillants. A minima, ils peuvent aider leurs élèves à prendre conscience de cette domination linguistique et du caractère arbitraire du choix d’une langue standard, normée. Un enseignant renverse beaucoup de choses quand il accueille la parole d’un élève, l’aide à se sentir bien avec ses manières de parler, à se construire sereinement dans sa pluralité. On parle aussi d’« hospitalité langagière ». S’il n’est pas bienveillant, il produit chez l’élève de la mésestime de soi et de l’insécurité linguistique qui peut aller jusqu’au rejet d’une langue, voire jusqu’au mutisme. J’ai des étudiants qui aujourd’hui regrettent de ne pas avoir voulu approfondir leurs langues familiales. Quand je leur fais écrire des « biographies langagières », certains d’entre eux expliquent que la découverte de la notion de « glottophobie » leur a permis de mettre un mot sur tout un vécu et de prendre conscience des injustices subies. Seul ce retour sur soi peut éviter la reproduction de ce rapport de domination.

Quels mécanismes de résistance existe-t-il contre cette idéologie du monolinguisme ?

P. B. : Le français est la langue dominante à l’écrit depuis le XVIe siècle, mais c’est seulement depuis la fin du XIXe siècle qu’il est devenu la langue hégémonique, au moyen d’une politique très offensive cherchant à empêcher les gens d’utiliser d’autres langues, que ça soit des langues « régionales » ou « immigrées ». Néanmoins, ces dernières existent toujours. Je pense notamment à tous les immigrés à qui l’on dit, depuis les années 1950-60, de ne pas parler leur langue d’origine à leurs enfants sous prétexte que ces derniers n’arriveraient pas à bien apprendre le français et à s’« intégrer ». Or, énormément de gens continuent de transmettre leur propre langue, de pratiquer un plurilinguisme de fait, sans nécessairement le dire explicitement. Ils ont apporté une autre façon de penser, créé du débat, et peut-être introduit un début de banalisation du plurilinguisme dans la société française contemporaine.

Les gens ont besoin d’avoir des « façons de parler » qui leur permettent d’exprimer au mieux leur monde social. L’État a fabriqué des Français, mais en réalité on ne parle pas le même français en Provence, en Auvergne, dans le Nord, en Bretagne et aux Antilles. Les individus ont reproduit une diversité linguistique à partir d’une langue qui était faite pour les en empêcher. D’ailleurs, et ce n’est pas surprenant, les accents « régionaux » ou « étrangers » sont souvent dénigrés aujourd’hui, comme les « patois » étaient dénigrés hier : c’est le même type de discrimination subi par les grands-parents pour leur langue régionale.

Peux-tu donner quelques pistes pour sortir de la glottophobie ?

P. B. : Si on se mettait à enseigner les langues autrement et si on utilisait les langues pour apprendre à aller vers les autres, on pourrait changer les choses en profondeur. Ça nécessite un travail de transformation complète des priorités dans l’enseignement des langues, de se demander quelle est leur place dans l’éducation.

S. C. : On est bien obligé d’enseigner aux élèves la « bonne langue », la « bonne orthographe », la langue du bourreau, comme disait Jean Genet, car sinon, ils vont être marginalisés. Pour l’instant, le monde social est fait de telle sorte que tu ne peux pas dire à tes élèves « Écrivez comme vous voulez, parlez comme vous voulez, on est tous égaux, c’est la liberté, c’est l’autogestion », sinon ils vont se heurter de plein fouet à une société qui va les exclure violemment. Il vaut mieux commencer par leur dire qu’il faut apprendre ces codes-là tout en étant conscient du fait que cette façon de parler est un jeu nous permettant de nous dérober aux pièges que nous tend cette société qui ne veut pas nous faire de place. Et cultiver à côté la richesse de sa diversité linguistique tout en introduisant un réel débat politique sur la diversité linguistique, afin de transformer les valeurs qui imprègnent l’école, les médias, les lois.


Notes


[1Langue française enseignée à des non-francophones.



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Par Yeter Akyaz


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