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Drogue, sang et larmes

Mexique : Barbare, vraiment ?


paru dans CQFD n°158 (octobre 2017), par Nicolas Arraitz, illustré par
mis en ligne le 26/12/2017 - commentaires

Seuls l’Irak et l’Afghanistan font pire : au Mexique, 105 journalistes sont morts assassinés depuis l’an 2000. À l’occasion d’une tournée en France, le reporter Sergio Ocampo dresse le portrait d’un pays ni vraiment en paix, ni très démocratique.

Trente‑six journalistes mexicains ont été tués depuis 2012, début du mandat du président Enrique Peña Nieto. Et sept depuis le début de l’année, dont Javier Valdez et Miroslava Breach, correspondants à Sinaloa et Chihuahua du quotidien de gauche La Jornada, dans lequel écrit Sergio Ocampo. CQFD l’a rencontré dans les locaux de Solidaires, à Marseille. Dans l’État méridional du Guerrero, où il vit et travaille, « treize de [s]es confrères ont été abattus ces dernières années ». Et l’impunité règne. « Si l’on en croit le gouvernement, la gâchette est toujours actionnée par des sicarios [1] des cartels de la drogue, dans les affaires desquels les victimes auraient imprudemment mis le nez. Ce serait donc presque de leur faute… En tout cas, aucun de ces meurtres n’a été élucidé. »

Par Juliette Barbanègre. {JPEG}

Enquête à la ramasse

Sergio Ocampo a été témoin de « la nuit d’Iguala », quand 43 élèves de l’école normale d’Ayotzinapa ont disparu entre le 26 et le 27 septembre 2014. Ce soir‑là, prévenu, il a accouru sur les lieux, alors que cinq cadavres jonchaient encore l’asphalte et que l’escamotage des étudiants était en cours. « À peine arrivés sur place, mes collègues et moi avons essuyé une rafale d’arme automatique. C’était en pleine conférence de presse des rescapés, sur le bord d’un trottoir. » Trois ans ont passé et la « vérité historique » proclamée par le procureur de la République n’a jamais convaincu personne. Selon cette version officielle, des policiers municipaux corrompus auraient livré les jeunes activistes à des hommes de main du cartel Guerreros Unidos, qui les auraient ensuite exécutés, puis incinérés dans la décharge publique de Cocula.

Depuis, les familles des disparus et la Cour inter-américaine des droits humains réclament des éclaircissements. « Pourquoi les militaires présents sur place ne sont intervenus que pour menacer les survivants qui fuyaient les meurtriers ? Comment a pu disparaître le fameux “ autobus n°5 ”, que des investigateurs indépendants soupçonnent d’avoir servi à transporter une cargaison d’héroïne à destination de Chicago, et que les normaliens d’Ayotzinapa aurait malencontreusement tenté de détourner pour aller à Mexico participer à la commémoration du massacre des étudiants d’octobre 1968 ? Pourquoi les enquêteurs n’ont‑ils pas fait “ parler ” les téléphones portables de certains disparus, dont plusieurs signaux auraient été détectés dans ou à proximité de la caserne d’Iguala ? Pourquoi le chef des armées refuse‑t-il de laisser témoigner les gradés en poste ce soir-là ? » Peut‑être parce que l’imbrication des cartels et des autorités, qui fait dire à certains Mexicains qu’on a aujourd’hui affaire à un narco‑État, est‑elle plus grave que ce qu’on croit. Peut-être que ce juteux négoce illégal étend ses tentacules bien au‑delà des administrations municipales – échelon largement infiltré par le crime organisé et pointé du doigt par l’enquête officielle.

Sergio montre une de ses photos, prise sur le bas‑côté d’une route, où l’on voit un alignement d’une dizaine de corps décapités ou démembrés. Il explique : « La plupart sont des gamins, de jeunes paysans indigènes sans le sou, enrôlés dans les champs de pavot par un cartel, puis éliminés par un autre clan entré en concurrence sur le même territoire. On les expose là pour tétaniser l’ennemi et terroriser la population en général. » Puis il raconte qu’un jour, dans une région de plantations de pavot, il a été intercepté par une escouade de sicarios lourdement armés, certains d’entre eux pré‑adolescents. Il croit avoir échappé au pire grâce à la présence dans sa voiture d’un journaliste allemand. Deux ou trois kilomètres avant ce narco‑barrage, ils avaient été contrôlés par la police. Deux ou trois kilomètres après, troisième contrôle. De gendarmes, cette fois.

La guerre contre le narcotrafic, déclarée par le président Felipe Calderón en 2006 et reconduite sans la nommer par l’actuelle administration, a fait quelque 120 000 morts et près de 30 000 disparus – la plupart étant des victimes collatérales. De plus, cette guerre, qui singe la War on drug lancée en 1969 par Richard Nixon, s’est avérée aussi biaisée qu’inefficace : le gouvernement Calderón avait joué le cartel de Sinaloa contre celui du Golfe, fomentant ainsi l’apogée du règne du Chapo Guzmán, parrain aujourd’hui en prison aux États‑-Unis.

Sergio Ocampo évoque, lui, la trace laissée par les frères Anacleto et Isabel Ramos, agents infiltrés dans la guérilla du Parti des pauvres pendant la sale guerre des années 1970. « Ces sympathiques frangins auraient introduit la culture du pavot dans les montagnes du Guerrero, en mode poison anti‑-insurrectionnel. Lorsqu’en 2009, Arturo Beltrán Leyva, ancien tueur en chef du cartel de Sinaloa devenu capo de son propre cartel et ennemi juré du Chapo, est truffé de balles par un commando d’élite [2], ça se passe dans l’appartement d’un des deux frères Ramos. » Sa mort a provoqué l’éclatement de ses réseaux en une dizaine de bandes qui, depuis, se livrent une guerre sans merci pour le contrôle des plantations et des routes de la goma.

Torture et commerce

« Iguala et Cocula, lieux de l’enlèvement des 43 étudiants et de leur supposée incinération, sont des fiefs du clan Figueroa », dont le patriarche, Rubén Figueroa Figueroa, surnommé le Tigre de Huitzuco, fut gouverneur du Guerrero pendant les années de la lutte anti‑-guérilla. « À la même époque, souligne Ocampo, la caserne du 27e bataillon d’Iguala servait de centre de torture. Bien des opposants y ont disparu corps et âme. » Plus récemment, le maire d’Iguala (marié à la sœur d’un des leaders des Guerreros Unidos et placé sous les verrous après la disparition des 43 normaliens) s’est fait construire un centre commercial sur un terrain aimablement cédé par l’armée, juste en face de la caserne… Un tel faisceau de présomptions contribue à semer le trouble autour de ce camp militaire de sinistre réputation, devant lequel les parents des disparus et leurs soutiens ont manifesté à deux reprises, tentant d’y pénétrer malgré les soldats en armes. Certains murmurent que seule l’armée a les moyens techniques pour opérer la crémation de 43 cadavres par une nuit de fortes pluies.

Ces énigmes ne seront sans doute jamais complètement élucidées, même si Sergio Ocampo émet l’hypothèse qu’à l’approche des présidentielles, le gouvernement pourrait livrer un officier en pâture à la justice et à l’opinion publique. Quant à l’opinion d’ici, il faudrait qu’elle pose elle aussi une question aux gouvernements hexagonaux qui reçoivent en grande pompe les mandataires mexicains, leur vendant au passage des armes, des hélicoptères et le savoir‑faire français en matière de maintien de l’ordre. La question, c’est celle-ci : assumerez‑-vous un jour publiquement que désormais l’argent de la drogue, blanchi par un système financier peu regardant, fasse partie des carburants – au même titre que le pétrole, la bulle informatique ou le tourisme – de votre sacro-sainte croissance ? Et puis, comme le dit si bien un blondinet de la Drug enforcement agency (DEA) dans la série Narcos à un yuppie de Wall Street qu’il surprend en train de sniffer un rail de cocaïne dans les toilettes de l’aéroport de Bogotá : « Tu sais combien coûte le gramme de coke que tu viens de t’envoyer ? Six morts. » Au bas mot.


Notes


[1Tueurs à gage.

[2Son corps sera exhibé, tapissé de billets de banque ensanglantés, dans une macabre mise en scène policière.



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Par Nicolas Arraitz


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