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Mais qu’est-ce qu’on va faire de… Serge Tisseron ?


paru dans CQFD n°117 (décembre 2013), rubrique , par Mickael Correia, illustré par
mis en ligne le 22/01/2014 - commentaires

Des photos léchées qui mettent maladroitement en scène des enfants en face d’écrans. Un professeur faussement bienveillant, des parents tout droit sortis d’un catalogue d’ameublement. Sur le récent site apprivoiserlesecrans.com, parents et enseignants peuvent glaner diverses informations pour « nous permettre d’apprivoiser les écrans, c’est-à-dire de nous humaniser et de nous socialiser grâce à eux. » Rien que ça ! Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste mais également directeur de recherche, est à l’origine de ce site aveuglément technophile. Auteur de nombreux ouvrages (Enfants sous influence, Les écrans rendent-ils les jeunes violents ? ou encore Faut-il interdire les écrans aux enfants ?), Tisseron est la référence universitaire sur la question des enfants et de leurs rapports aux nouvelles technologies. Il intervient sans cesse dans les médias, les colloques, auprès de ministères (Santé, Culture, éducation nationale, Environnement) et d’institutions (CSA, Centre d’analyse stratégique, Office d’évaluation parlementaire,etc.) en tant qu’expert.

En 2007, il lance la règle 3-6-9-12 : pas de télé avant 3 ans, pas de console de jeu vidéo personnelle avant 6 ans, Internet après 9 ans et les réseaux sociaux après 12 ans. Un peu jeune pour un formatage précoce à la désocialisation ? Pour Serge Tisseron, il ne s’agit que « d’inviter les parents à anticiper avec leur enfant les écrans nouveaux dont ils disposeront et créer de nouveaux rituels correspondant aux grands âges de la scolarité [1] ». Et d’ajouter : «  les écrans sont pour les jeunes une formidable opportunité d’inventer un monde différent » car ils peuvent créer « leurs propres espaces numériques ». Pourquoi appréhender que son enfant soit scotché à son smartphone dès le plus jeune âge au lieu de jouer avec ses camarades ? « Plutôt que d’acheter un portable à son enfant à onze ans, il est préférable de lui expliquer à sept-huit ans qu’il en aura un à onze ans […] beaucoup de parents dramatisent excessivement l’enjeu des écrans à l’adolescence »… Ouf !

«  Cette règle du 3-6-9-12, c’est le “manger 5 fruits et légumes” du numérique, témoigne Florent Gouget, enseignant dans le secondaire. Cela participe à banaliser l’utilisation du numérique et désamorce toute critique potentielle de cette technologie. Dans l’Éducation nationale, les écrans numériques sont de plus en plus vus comme la solution éducative pour les élèves en difficulté, les dyslexiques, les enfants handicapés etc., écrans grâce auxquels on développerait des capacités cognitives importantes. L’apprentissage de l’écriture se fait avant tout par l’association entre oral, visuel et tracé, or le clavier et l’écran cassent ce processus. »

En janvier dernier, Serge Tisseron a co-écrit un rapport de l’Académie des Sciences intitulé L’enfant et les écrans dans lequel les outils numériques sont présentés comme la nouvelle panacée pour l’éducation de nos bambins. Tisseron assure ainsi que « les tablettes tactiles permettent au jeune enfant d’exercer des formes d’intelligence étayées sur le geste, le toucher et l’interaction. » Le rapport est si affligeant que quelques jours après, trois chercheurs écrivent dans les colonnes du Monde leur effroi : « Une grande partie des affirmations avancées dans ce rapport sont dénuées de tout fondement scientifique. [2] » Et d’ajouter « un petit enfant aura toutes les chances de grandir infiniment mieux sans tablette […] ce texte offre une surprenante apologie du potentiel pédagogique des jeux vidéo et logiciels éducatifs ». Les chercheurs rappellent enfin qu’aux États-Unis, «  des écoles initialement en pointe dans le domaine numérique retirent aujourd’hui les ordinateurs des salles de classe  »...

Impossible à bâillonner, pour le chercheur, le numérique serait complémentaire à la culture du livre. L’écran prendrait en charge « d’autres capacités mentales », rapprochant le virtuel numérique et de la potentialité de se créer de nouveaux imaginaires. Ainsi les jeux vidéo permettent aux enfants de « vivre des aventures ou créer des espaces au plus près de ce qu’ils ont en tête. Ils présentent également l’avantage de favoriser la communication et la socialisation, principalement avec les jeux en réseau (sic !) [3] ».

« Ce discours sur la complémentarité du livre peut paraître modéré et est porté par l’Éducation nationale, ajoute Florent Gouget. On est d’ailleurs invité, dans le cadre de la formation des enseignants, à venir voir une conférence de Serge Tisseron en février prochain sur cette thématique. » Son tout dernier livre, intitulé justement Du livre et des écrans, plaidoyer pour une indispensable complémentarité, a été publié par la chaire de recherche et de formation « Modélisation des imaginaires, innovation et création ». Sur la quatrième de couverture s’affiche le clinquant des logos des partenaires industriels tels Orange, Ubisoft ou Dassault Système. À défaut d’écran, il n’est même pas besoin ici de lire entre les lignes…

Par Pirikk. {JPEG}


Notes


[1Le Parisien, 4 octobre 2013.

[2Le Monde, 8 février 2013.

[3Le Monde, 6 janvier 2009.



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Par Mickael Correia


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