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Foot populaire vs foot business

Liverpool : Common football !


paru dans CQFD n°123 (juin 2014), rubrique , par Julia Zortea, illustré par
mis en ligne le 11/09/2014 - commentaires

À Liverpool, le foot amateur s’éteint tandis que les grands clubs s’offrent de grands projets. Tesco, leader de la distribution en quête de nouveaux marchés, met son grain de sel, sans égards pour les fondements communautaires des clubs de quartier. Reportage sur les rives de la Mersey.

Mai 2013, quartier d’Anfield. La pelouse du stade dégorge des effets d’un ciel capricieux et ordinaire. En ce jour de finale de championnat 2012-2013 de première division du comté de Liverpool, le match s’achève sur une défaite mordante du Waterloo Dock FC, contre l’équipe du Red Rum (7-2). Engoncé dans un k-way bleu et blanc, Jim Davies applaudit ses joueurs, le regard grave et la mine mouillée par la bruine. Le patron des Docks a déjà oublié la raclée ; gueuler n’est plus de mise. Ce match, joué à la maison, est son dernier match. Exactement 50 ans après la création du Waterloo Dock par quelques jeunes travailleurs du port et plus de 70 trophées, le manager à la plus longue carrière de l’histoire britannique a décidé de raccrocher. Au Guardian, Jimmy confie son meilleur souvenir, quand sa petite équipe affronta le grand club pro du Liverpool FC à la Senior Cup de la ville en 2009 : « Nous n’étions même pas intimidés, et nous n’avons perdu qu’après un but tardif. »

Par Matéo. {JPEG}

Pressé par une journaliste du Liverpool Echo, l’ancien docker de 71 ans ne parvient pas à « mettre son amour du jeu populaire en mots ». En revanche, par égard pour ce même « amour », Jim a publié une poignante tribune dans ce journal local, peu de temps avant la finale. « Je pourrais décrire comment des gars jouent leurs tripes lors de froides matinées, mais je ne le ferai pas. Je veux écrire sur un sport en déclin. » Dans la région du Merseyside, pourquoi les clubs de foot amateurs disparaissent-ils les uns après les autres ? Pourquoi peine-t-on à boucler les équipes ? Certes, il y a bien ce que papi Jimmy nomme un « manque d’intérêt » des jeunes, lesquels ne retrouvent plus la route du stade après une nuit de binge drinking. Mais avant tout, rappelle le vieux scouser, il faut en revenir à l’« économie du football » local. Des crampons aux pansements, de la location des terrains aux pleins d’essence, Jim énumère méthodiquement les coûts incompressibles d’un grassroots [mouvement issu de la base-ndlr] football pris au sérieux. «  La FIFA sait-elle d’où vient l’argent nécessaire ? » De la récolte de fonds dans les pubs après le match, écrit Jim. Or, dans les quartiers ouvriers d’Everton, d’Anfield et de Clubmoor (grands pourvoyeurs de supporters), le taux de chômage dépasse les 30 % en 2013 et « les pubs se font de plus en plus rares ». Pour beaucoup, entre boire sa Guinness au bar et payer 10 £ pour voir un match, il faut choisir.

Depuis ses débuts en 1963, le Waterloo Dock FC s’entraîne sur des terrains appartenant au Dockers club, un club social corporatif créé en 1949 et situé à Anfield. Depuis son labo de Leicester, le sociologue du sport John Williams explique que « ces clubs permettaient aux gars de la classe ouvrière qui travaillaient dans les mines du Nord, à Sheffield ou à Newcastle, ou sur les docks de Liverpool, de boire pour pas cher et d’aller au spectacle avec leur femme ». Aujourd’hui, dans le bâtiment de briques rouges feutré de moquette pied-de-poule, une quarantaine de papis – ex-dockers – rigolent et descendent des pintes en tapant le carton, bientôt rejoints par mesdames. L’heure du cours de Jive approche ; la boule à facettes de la salle de danse va faire tourner les têtes. Sous ses airs de guinguette, pourtant, le Dockers club vacille depuis longtemps : le conseil paritaire qui gérait les docks – et qui accessoirement le finançait – a été dissout par Thatcher en 1991, afin de privatiser les terminaux portuaires. Comme l’explique Jim Davies, également patron du club social : « Cela fait dix ans que la gestion de ce club est devenue un enfer, et cinq que l’on fonctionne à perte. Les seules cotisations des membres sont insuffisantes. »

En 2011, Tesco – premier groupe britannique de distribution alimentaire – tourne autour du club fatigué. À la place, la chaîne propose de construire un immense supermarché pour combler «  ce désert alimentaire ». De plus, elle offrirait 40 % des futurs emplois aux habitants du quartier et construirait un terrain pour le Waterloo Dock. «  Après s’être implanté dans les rues du centre-ville, c’est au travers d’arguments sociaux que Tesco part conquérir de nouveaux marchés », commente Dan, du quartier voisin. Une sale réputation précède la boîte, dont les contrats de travail sont plutôt précaires. Selon John Williams, le groupe «  est considéré par ses détracteurs comme un opportuniste, un annonciateur du déclin de l’économie locale et des relations de communauté. En effet, il offre peu en termes d’emplois et de salaires décents, et sape les revenus des pubs et des clubs en vendant de l’alcool à des prix défiant toute concurrence ».

Tract de supporters anglais. {JPEG} Contre toute attente, Jim Davies accepte l’offre de Tesco fin 2011. Acculé, épuisé par la gestion des lieux, il botte en touche quand on l’interroge en juillet 2012 : « De toute façon, ma femme en a assez que je passe tous mes week-ends au stade... » À l’époque, le conseiller légal de Tesco nous souffle de ne pas ébruiter l’affaire tant que la municipalité n’aura pas donné son aval. Les négociations sont aujourd’hui au point mort ; et le plancher du Dockers tremble encore sous les effets du rockabilly Jive.

Ne pas ébruiter l’affaire ? À Liverpool, Tesco a un passé pour le moins dérangeant dans le milieu du foot – professionnel, cette fois-ci. Assis autour d’une tasse de thé au pub associatif La Casa (acheté dans les années 1990 par les dockers en lutte), Dave, Colin et Patrick racontent leur « ironique » entrée en politique. Tous trois sont des Toffees, supporters de l’équipe d’Everton FC – adversaire historique du Liverpool FC – jouant en Premier League. En 2007, ils s’opposent, avec quelques milliers de supporters, au déménagement de leur stade, l’historique Goodison, situé dans le quartier populaire de Walton depuis 1892, vers un district de la banlieue nord de la ville, Kirkby. Les dirigeants du club n’ont qu’une idée en tête : s’offrir un stade assez beau pour accueillir une Coupe du monde ! Sauf qu’Everton manque d’argent. « C’est là que Tesco-le-chevalier-blanc fait son entrée en scène », rigole Dave. La chaîne propose de participer à hauteur de 65 millions d’euros à la construction du stade, à condition qu’il soit intégré à son projet de giga Mall [colossal centre-commercial et d’affaires-ndlr] à Kirkby. « Au début, on était assez isolés. Les gens essayaient même de nous dissuader de lutter », explique Dave. « Parce qu’on est supporters, on est censés brûler nos T-shirts et pas réfléchir », ricane Colin.

C’est en contestant les résultats d’un simulacre de référendum organisé par les gérants du club auprès de fans dûment sélectionnés que naît la campagne Keep Everton in our city (Keioc). Colin sourit : « C’était David contre Goliath. » Le groupe KEIOC dénonce la capacité d’un trust commercial et d’un club de foot à faire la pluie et le beau temps sur le dos des supporters et des communautés locales. « Nous savons que le foot est un business. C’est un fait. Mais ce qui est inadmissible, c’est que ce business ait des incidences sur les bases communautaires d’un club », se cabre Dave. Le Keioc parvient à persuader la mairie d’interpeller le gouvernement, lequel lance une enquête publique en 2008. Par ailleurs, un Groupe d’action des résidents se structure dans le district de Kirkby, opposé à l’implantation d’un futur stade et d’un centre commercial qui nécessiterait la destruction de logements.

L’avantage d’appartenir à l’une des plus grandes familles de supporters du Merseyside a permis au Keioc de s’entourer d’avocats, d’architectes et d’urbanistes sans avoir à débourser d’argent. Les commissaires d’enquête puisent des infos dans les rapports du groupe. Le plan de financement du stade s’avère fumeux, aucune adaptation des transports n’a été pensée et l’économie déjà fragile de Walton s’effondrerait en cas de déménagement. En 2009, alors que Robert Elstone, le grand chef d’Everton, vient d’annoncer publiquement la candidature de Liverpool pour recevoir la Coupe du monde 2018, Dave et Colin lui proposent un rendez-vous. « On venait d’apprendre que le projet allait être rejeté par le gouvernement ! On l’a donc annoncé à Elstone en privé », jubilent les gaillards avant de reprendre : « Il était atterré. On lui a offert un autocollant du Keioc, pour qu’il le colle sur sa bagnole. »

Ils rigolent, les Toffees : «  Nous, petit groupe de supporters, on a tenu tête au big Tesco ! » Pendant que Dave, Colin et Patrick dénoncent toujours la mauvaise gestion financière d’Everton, 5e de Premier League, l’amateur Waterloo Dock se remet à nouveau d’une fraîche défaite aux tirs au but en finale du championnat du comté de Liverpool. Pour le moment, les stades locaux se cramponnent à leur communauté. La victoire sera pour l’année prochaine.

Julia Zortea, d’après une enquête réalisée avec A. D.



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Par Julia Zortea


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