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Urbanisme

L’habitat urbain : Smart illusions au Salon de la ville intelligente


paru dans CQFD n°123 (juin 2014), par TomJo, illustré par
mis en ligne le 02/10/2014 - commentaires

Les illusions du progrès industriel se sont écroulées avec le XXe siècle, coinçant les citadins entre les canines du chômage, du cancer et du vote Front national. Qu’à cela ne tienne, les marchands de « solutions » ont un nouvel imaginaire pour urbaniser le siècle à venir : la « ville intelligente ». CapUrba, le salon de l’urbanisme innovant, nous montre comment la « ville sous contrôle » ne sera pas seulement le fait de politiques sécuritaires, mais de technocrates soucieux de gérer le désastre urbain.

Départ pour Lyon. Commander billet TGV sur Internet à retirer sur borne automatique : « L’empreinte CO2 correspondant à votre commande est estimée à 2,8 kg. » Descendre du train, ne pas tomber « entre le marche-pied et le quai ». Écran d’abribus indiquer « Prochain tram dans 7 mn ». Patienter et ingurgiter sandwich « Petite France », jambon-beurre. Monter par «  l’avant du bus » mais « Interdiction de parler au chauffeur ». Haut-parleurs balancer soupe radiophonique pour observer banlieue dégueulasse, entrepôts-parkings-barrières, derrière vitre « Securit ». Arrivée sur le parking d’Eurexpo, fin du convoyage, Ouf.

Une brochette d’hôtesses en uniforme chemisier-tailleur m’accueillent à l’entrée du salon. Elles n’ont pour tuer le temps qu’à biper les Pass des visiteurs et ignorer les sous-entendus lourdingues des VRP en campagne. Garanti « sans contact », notre environnement fluide et sécurisé est suffisamment formidable pour que les urbanistes accélèrent le pas. Si un smartphone est un ordinateur qui passe des appels, un avion un disque dur volant, la ville sera bientôt l’unité centrale de notre « Béton way of life ». On l’appellera « smart city » ou « ville intelligente ».

Habiter ne suffit pas, il faut in-no-ver. Pendant trois jours, les entreprises technologiques draguent les municipalités qui, en retour, leur vendent mètres-carrés-de-bureaux et qualité-de-vie : « La ville intelligente, c’est un projet économique d’attractivité dans une compétition désormais mondiale », lâche un ingénieur d’IBM. Dans la grande foire aux smart villes, les collectivités se sont maquillées comme des voitures d’occaz’, toutes plus au cœur du carrefour du monde pour amadouer les profits innovants. Ne cherchez pas le trou du cul de la France, les vingt communes de l’agglomération de Saint-Quentin® dans l’Aisne « bénéficient d’une situation géographique privilégiée leur assurant une vocation européenne ». Sous-titrée « territoire haute fidélité » pour ses prétentions technologiques plus que pour son dépeuplement chronique, la ville préfère exhiber sa médaille d’or des « territoires innovants » plutôt que ses 21 % de chômeurs. Lille’s Digital®, quant à elle, a préféré une communication « au cœur de » : « au cœur de la French Tech » d’abord, le label de la « start-up République » lancée par l’ex-ministre Fleur Pellerin [1]. Mais aussi « au cœur de l’Europe », à « l’épicentre d’un bassin de 70 millions d’habitants » où « tous les possibles se donnent rendez-vous ». Les stands municipaux étalent des trésors de marketing. Besançon® aligne ses titres de capitale : de Franche-Comté bien sûr, mais aussi de la biodiversité ou de l’horlogerie. Surtout, «  à force de volonté, d’audace, d’innovation et d’excellence », elle se serait imposée comme la « capitale du développement désirable » dans laquelle les start-uppers jouissent probablement sans entrave. Ultime argument : les villes font la preuve d’une histoire riche de perspectives, d’un passé tourné vers l’avenir ou d’un patrimoine ouvert sur l’innovation. Une illusion économique chasse l’autre.

Par Nardo. {JPEG}

Toutes les villes se distinguent par leur uniformité. Si Montpellier Agglomération® devient une « cité intelligente » dotée d’un « écosystème pour stimuler l’innovation locale », c’est aussi parce qu’elle détient le record français de la croissance démographique (+ 43 % depuis 1990) : « En quatre ans, on a urbanisé autant que nos anciens en 2000 ans, se satisfait le technicien montpelliérain, c’est un atout pour l’économie, mais qui pose un souci en terme d’accueil. » Par exemple, la ville manque d’eau pour abreuver ses 650 000 habitants : «  Il faut gérer les situations de crises hydrauliques sinon on ne peut pas urbaniser. » Domestiquer un environnement naturel qui n’en demandait pas tant, étendre son béton, ses logements et ses nuisances industrielles autour de trois fleuves soumis à des crues récurrentes, devient un challenge technique de premier ordre. C’est pourquoi Montpellier parfait son développement par une «  couche d’intelligence ». Face à la pénurie qui vient, les capteurs et le pilotage informatique du réseau d’eau potable et d’assainissement rationaliseront l’offre et la demande, détecteront les fuites, les pollutions chimiques, les inondations. Idem pour les réseaux de transport, toujours plus embouteillés. D’autres capteurs, d’autres modélisations 3D, d’autres balises GPS permettront de prédire l’état du trafic et des places disponibles une heure à l’avance, « avec un taux de réussite de 93 % ». Une fois domptée la pression démographique sur les ressources naturelles, l’urbanité peut étendre son développement jusqu’à la mer et rompre la tranquillité des flamands roses.

Les gens, ces cons-là, ont besoin d’être guidés vers les comportements respectueux de l’environnement. La hausse des prix des matières premières, le réchauffement climatique et l’explosion de la demande d’électricité pour cause de nouvelles technologies imposent aux gestionnaires des mesures de contrôle. C’est le rôle des smart grids, le réseau d’électricité « intelligent ». Grand Lyon Habitat, bailleur social lyonnais, expose ses compteurs communicants. Ils permettent à EDF d’espionner la consommation électrique, les pics, les creux, les différents appareils branchés. Un vrai mouchard de notre vie quotidienne. Mais « attention, on travaille avec la CNIL », se défend derechef la vendeuse, ce qui n’est pas rassurant. Car si le contrôle technologique ne suffit pas, que les cobayes rechignent à suivre les indications de la tablette tactile, EDF enverra ses « sociologues du comportement » (un pléonasme) rééduquer les masses récalcitrantes. Que l’adaptation des ménages aux nécessités écologiques soit humaine ou technologique, une question demeure : par quel retournement métaphysique EDF peut convaincre de baisser la consommation des nouvelles technologies par l’installation de nouvelles technologies ?

Notre environnement atteint la perfection. Il sait ce dont nous avons besoin et s’adapte en fonction. Mais sans nous. Le lampadaire détecte une infraction qu’il communique aux services de police. La caméra sur l’autoroute a repéré une voiture en contre-sens et bloque les accès. Les capteurs routiers ont détecté des embouteillages et bloquent ou débloquent automatiquement les sémaphores. Les tournées de livraison se plient aux prévisions algorithmiques. Et caetera, et caetera.

L’entreprise suisse Bluescan fait la démonstration du City monitoring. Leurs caméras de surveillance « intelligentes » analysent les piétons, les vélos, les voitures et leurs plaques d’immatriculation. Elles enregistrent la direction, le temps de stationnement, les temps de parcours, si les piétons n’ont fait que traverser ou s’ils ont effectué des achats. Elles connaissent la densité de piétons au mètre carré et vont jusqu’à gérer les files d’attente. Sous l’œil des caméras, la vie est plus fluide.

Ce Big data urbain ne cesse d’augmenter la pression technologique sur nos comportements. Ce que concède, sans même lui avoir demandé, le responsable « aménagement numérique » de Lille Métropole, diplômé en « sciences humaines » : « La carte de vie quotidienne en cours de déploiement à Lille permet déjà de prendre les transports. Demain, elle servira pour la cantine, la bibliothèque, les services culturels. Elle fera aussi carte de paiement et permettra d’offrir des bons de réduction ou des minutes de parking. Certes, on peut parler de Big Brother, mais une fois qu’on a mis le doigt dans l’engrenage… », on se fait arracher la main. Merci pour l’aveu.

L’engrenage technologique répond aux nécessités conjointes de l’étalement et de la densification : « Le milieu urbain […] consomme environ 75 % des ressources énergétiques et génère près de 80 % des émissions de gaz à effet de serre. Or la zone urbaine gagne encore du terrain, principalement au détriment des zones agricoles […]. Ainsi, d’après l’Institut français de l’environnement, ce sont en France, 600 km2 qui sont artificialisés par an, soit l’équivalent d’un département français tous les dix ans. [2] » Plus insidieux qu’un aéroport, le déploiement technologique et le développement urbain ne rentrent pas dans la case des « Grands projets » dits « inutiles ». Et pourtant.

Pour aller plus loin :

Smart City, l’espace de la domestication interactive, hors-sol.herbesfolles.org, mai 2014.

– Tomjo, L’Enfer Vert, L’Échappée, 2013.

– Pièces et main-d’œuvre et Frédéric Gaillard, L’Industrie de la contrainte, l’Échappée, 2011.

– Jaime Semprun et René Riesel, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, Encyclopédie des nuisances, 2008.


Notes


[1Marrez-vous avec les vœux de Fleur Pellerin à la secte « French Tech » sur redressement-productif.gouv.fr.

[2« Étalement urbain et artificialisation des sols en France », developpement-durable.gouv.fr, janvier 2011.



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