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Voisins vigilants, mais qu’est-ce qu’on va faire d’eux ?


paru dans CQFD n°123 (juin 2014), rubrique , par Sébastien Navarro
mis en ligne le 11/08/2014 - commentaires

Ils ont pour étendard un œil grand ouvert sur fond jaune. Disposés aux endroits stratégiques du quartier, les logos informent la canaille adepte de rapine : attention, cette zone est sous l’étroite surveillance des « voisins vigilants ». « Si je n’alerte pas la police… mon voisin le fera, » fanfaronne avec entrain le site voisinsvigilants.org. Sur le portail communautaire, une carte de l’Hexagone situe les quelque trois mille points d’implantation. Un nombre qui ne veut déjà plus rien dire à l’heure où vous lirez ces lignes puisque chaque journée écoulée acte l’enrégimentement de 150 nouveaux voisins vigilants. Et pourquoi se priver quand le ministère de l’Intérieur annonce que l’expérience aurait déjà fait baisser les cambriolages de 20 à 40 % dans les zones auto-surveillées. Exit l’œil inquisiteur de la bignole et puis le high-tech des caméras de vidéosurveillance c’est du pipo, rien ne vaut une vraie coordination d’épieurs planqués derrière leurs persiennes, carnet à croquis sur les genoux et numéro de la gendarmerie pré-pianoté sur le portable.

Le développement pernicieux de milices de quartier ? Pourquoi voir toujours le pire à venir alors que tout est écrit sur le site : les voisins vigilants sont avant tout une affaire de… « convivialité ». La preuve juste après : « Loin d’être des paranoïaques du cambriolage, des voyeurs qui épient les faits et gestes de leurs voisins, des délateurs nostalgiques des années 1940, ou encore des justiciers aigris prêts à créer des milices armées pour assurer la défense de leur quartier… les voisins vigilants sont simplement des citoyens désireux de créer un élan d’entraide et de solidarité dans leur quartier pour réduire l’insécurité.  » Entraide, solidarité, voire même philanthropie puisque l’adhésion au dispositif est complètement gratuite. Bon, faudra bien lâcher par la suite quelques euros pour commander autocollants et panneaux couleur canari, mais n’est-ce pas là un prix dérisoire à payer pour une sérénité retrouvée ? Et puis, comment ne pas accompagner un si bel engouement bénévole en ces temps de disette budgétaire qui affecte jusqu’à nos forces de l’ordre ?

Domaine public. {JPEG}

Encore un truc qui nous vient des Ricains ! persifle le jamais-content. C’est un fait. Le concept de Neighborhood Watch est né dans le New York hautement corrompu et criminogène des années 1960. Un fait divers servit d’étincelle à la mobilisation populaire : l’assassinat d’une jeune femme, Kitty Genovese, sous l’œil de multiples témoins impassibles. Plus jamais ça ! promirent des citoyens indignés. Un demi-siècle après, Claude Guéant, alors ministre de l’Intérieur, traçait le cadre réglementaire d’un « dispositif de participation citoyenne » directement inspiré de l’exemple américain et censé « développer un comportement de nature à mettre en échec la délinquance ». A la même époque, Patrick Lecocq de la Ligue des droits de l’homme, déclarait : « Nous connaissons bien les exemples anglo-saxons. Et nous en connaissons les dérives. Le risque, c’est de voir des personnes, même bien intentionnées au départ, commencer à faire régner leur loi dans leur quartier. Le chevalier blanc peut très bien se muer en chevalier noir et devenir un problème. De tels comités, en outre, vont attirer les zorros et les va-t-en-guerre, ainsi que des membres de groupes d’extrême droite. [1] »

A la faveur des dernières élections municipales et européennes, ils sont plusieurs maires à soutenir, voire encourager, la création de « voisins vigilants » dans leur commune. Principalement concernées : ces zones pavillonnaires où l’atomisation de toute réelle vie de quartier a permis au venin sécuritaire de se répandre telle une traînée de poudre. A peine nommé, Jean-Michel Solé, maire divers droite de Banyuls-sur-Mer (Pyrénées-orientales), organisait une table ronde entre municipalité, gendarmerie et police municipale pour lancer une opération « voisins vigilants », histoire de « développer la solidarité dans les quartiers, et jamais au grand jamais pour inciter à la délation ». Juste avant il annonçait le doublement des caméras de vidéosurveillance de la commune.



2 commentaire(s)
  • Le 13 août 2014 à 18h32, par Raskinet Anne-Marie -
  • Le 25 août 2014 à 19h41, par Timothé de la Montenlair -

    Il faut justement faire partie de ce genre d’organisations, pour ne pas les laisser à l’extrème droite et aux zorros des quartiers.

    Autrement, la majeure partie des gens qui y adhèrent risquent de basculer vers les comportements des leaders de groupes (les sergents Garcia pré-cités). Il ne faut pas oublier que les participants sont pour la plupart des gens exilés en zone rurale, qui espéraient qu’on allait leur fiche la paix, et qui se retrouvent avec les problèmes de la ville et les inconvénients de la campagne.

    Ce n’est pas en niant un problème qu’on le fait disparaître.

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Par Sébastien Navarro


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