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Théâtre

Burn-out in Progress


paru dans CQFD n°145 (juillet-août 2016), rubrique , par TomJo
mis en ligne le 16/06/2018 - commentaires

Sobre. À l’image d’un open space ou d’un call center. Le propos n’en est que plus violent. Avec Work in Regress, le collectif Plateforme met en scène des témoignages de travail. Un inventaire à la Prévert des bullshit jobs racontés au ras de la vie de bureau.

« Je suis rédactrice, j’écris les textes du catalogue du genre “Hyper sexy le soutien-gorge’’ ou ‘“Trop mimi le petit t-shirt’’... Enfin voilà, je sers à rien. »

« Je suis videuse de volaille, 500 poulets par jour. Même après trois douches, tu sens toujours la volaille morte. »

« Je travaille dans une structure associative. En stage depuis deux ans. Je commence à penser à me faire payer. »

« J’ai longtemps hésité à partir, parce qu’il y a un truc génial au boulot... c’est les gens. »

Manager, conseillère en insertion, agent de sécurité, garniteur à la chaîne de pizzas-lasagnes, dog-sitter... Des témoignages sur le turbin, les trois comédiens du collectif Plateforme en ont récupéré presque 200. Et ce, avec le génie de la simplicité qui manque à bien des groupes militants : « On s’est installés sur des places à Hénin-Beaumont, Berck, Roubaix. Le deal c’était : on vous offre le café et vous nous racontez votre travail », explique Pierre Boudeulle, l’un des comédiens. De cette matière brute, ils ont tiré le spectacle Work in Regress.

C’était l’époque des suicides à France Telecom, du management toxique, et de l’apparition dans les médias et manuels de sociologie des « Risques psychosociaux » : « Jacob est venu me voir pour écrire une fable sur le travail. Il avait des comptes à rendre. Il souhaitait une sorte de Don Quichotte contre le Monstre Chiffre. Alors on a organisé nos premiers apéros-travail. » L’affaire s’est révélée plus facile qu’attendu : « Il n’y avait qu’à appuyer sur le bouton, et c’était parti, les gens ne s’arrêtaient plus. Pour eux, c’était libérateur. » Les paroles du quotidien sont politiques.

L’enjeu d’un tel spectacle n’est pas de prendre le public, lui-même travailleur, pour des moutons tondus avec leur assentiment. Et ça marche plutôt bien. « On a joué devant des collégiens, se souvient Pierre. Eux-mêmes sont dans le monde du travail, leurs parents travaillent, et on leur casse les pieds sur leur orientation professionnelle. L’un d’eux nous a raconté comment son père était devenu fou à l’usine, à cause de la répétition et de la routine. » À la fin des spectacles, les débats fusent.

Les comédiens s’inscrivent eux-mêmes dans ce processus d’aliénation. Par un subtil jeu de distanciation, on comprend qu’être intermittent du spectacle, c’est du boulot. « La multiplication des donneurs d’ordre, la perte de sens, tout ça, c’est aussi notre quotidien. Au début, on se croyait épargnés. Alors que non. Cette prise de conscience personnelle, on en fait part. »

Reste une question. La violence du travail n’est-elle que celle subie par les travailleurs ? Comment mettre en scène ce chimiste qui travaille dans le cadre apaisé d’une forêt de l’Essonne, nourri, logé et grassement payé par l’armée française pour tester des gaz toxiques sur les animaux ? Ou ceux de Facebook, sans horaires ni dress-code, nourris aux smoothies bio et aux graines germées, mais qui servent au final d’agence de renseignement de l’armée américaine ? Souffrance au travail et souffrance du travail, le théâtre peut-il mettre en scène la banalité du mal ?

Work in Regress de et par Pierre Boudeulle, David Lacomblez et Jacob Vouters.



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