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Mexique

Non-candidature indigène


paru dans CQFD n°152 (mars 2017), rubrique , par Louise Wailly, TomJo, illustré par
mis en ligne le 06/03/2017 - commentaires

La proposition zapatiste d’une candidature indigène aux présidentielles mexicaines de 2018 aura surpris tout le monde. À commencer par les membres du Congrès national indigène (CNI). Mais la force de l’armée zapatiste (EZLN) n’est-elle pas d’être toujours là où on ne l’attend pas ? Et d’ailleurs, sera-t-elle vraiment de la partie électorale ? CQFD a envoyé deux reporters dans les montagnes du Sud-Est mexicain pour tirer cette histoire au clair.

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"I hope today money doesn’t make me do stupid things"

Aguas Azules, chiapas, Mex., 9 janvier 2015
Les communautés tzeltales acquises au zapatisme bloquent la route d’accès à cinq magnifiques cascades. Là, où les touristes ont pour habitude de se baigner avant de repartir avec quelque artisanat local, le gouvernement mexicain a en projet des complexes hôteliers luxueux et des golfs, après spoliation des territoires indiens. Il envoie donc mille de ses militaires tirer à balles réelles sur ces familles impudentes qui veulent rester maîtres en leur demeure. Deux ans plus tard, au pied des cascades, nous croisons un artisan : « Ils peuvent toujours revenir, ils n’auront pas nos terres », nous dit-il avec assurance. Son regard, pourtant paisible, pèse autant qu’un communiqué.

C’est comme ça partout, tout le temps. Quand l’État mexicain décide de « développer » un territoire indigène, il enlève, torture, emprisonne, viole ou livre aux narcos les récalcitrants. Ici, tout le monde se souvient des 43 étudiants d’Ayotzinapa, toujours portés disparus. « Depuis 2009-2010, la violence d’État a explosé, nous explique Oscar, libraire de la Cosecha à San Cristóbal de las Casas. On ne peut plus parler de guerre de basse intensité, comme on le faisait il y a vingt ans, mais de guerre asymétrique. » Ici, la moindre patrouille de police municipale ressemble à un commando de forces spéciales. Et pas seulement au Chiapas. C’est contre ces violences impunies et la militarisation galopante du Mexique que le Congrès national indigène, appuyé par l’EZLN, se présente aux présidentielles de 2018 : comme le dernier moyen de résoudre à peu près pacifiquement la question des spoliations et violences faites aux Indiens. À ceci près que…

Ceci n’est pas une candidature
C’est un coup d’échecs. Passée la surprise de cette annonce, alors qu’on en était restés à la position zapatiste d’un rejet définitif de toute la classe politique, les sous-commandants insurgés Galeano et Moises doivent mettre les points sur les i. Le CNI et l’EZLN ne gagneront pas les élections, tant « la fraude n’est pas une anomalie du système électoral mexicain » – ici une voix s’achète avec 500 pesos (25 euros). Ils disent surtout que « s’ils gagnent […], ils ne pourront rien faire de transcendant, car là-bas en haut, il n’y a rien à faire. » Mais alors pourquoi, est-on en droit de se demander ? Ce qui compte finalement, c’est « le défi, l’irrévérence, l’insoumission, le dynamitage de l’image de l’indigène objet d’aumône et de pitié [1] ». Certes, la candidature sera portée par une femme – plus qu’un symbole au pays des féminicides massifs et banalisés – , mais elle le sera surtout par un Conseil indigène de gouvernement représentatif de « ces Mexiques d’en bas à gauche », comme on dit dans les bistrots de San Cristóbal. Quand bien même le gouvernement mexicain utilise le repoussant Donald Trump pour faire diversion, l’ennemi reste Peña Nieto, le président mexicain. Et c’est bien ici que les indigènes font face aux mensonges et aux vilenies racistes et misogynes colportées par des médias qui ne savent pas lire un communiqué.

Ceci n’est pas une candidature zapatiste
C’est celle de milliers de communautés indigènes qui, contrairement à l’image qu’on voudrait bien garder d’elles, n’ont pas besoin d’être manipulées par une obscure avant-garde pour penser stratégie. Certes, l’idée vient de l’EZLN, mais elle a été discutée pendant trois mois dans tout le Mexique par des communautés qui n’ont rien à envier aux zapatistes.

C’est ainsi que nous le raconte le compañero Siete Nubes, du Comité de soutien aux peuples du Chiapas en lutte (CSPCL) : « Le CNI a une longue histoire de vingt ans, et il regroupe de nombreuses communautés indiennes de tout le pays, avec des expériences de lutte extrêmement fortes, et totalement autonomes dans leur mode d’organisation par rapport à l’EZLN : les Yaquis, Cherán, Ostula, Xochistlahuaca, Amilcingo, les Chinantèques, les Mayas du Yucatán, Tila, les communautés du Guerrero et beaucoup d’autres... Chacune avec ses combats, ses morts, ses disparus, son histoire de récupération des terres, d’organisation communautaire autonome, ses propres langues, usages, traditions… » Cette candidature dépasse donc le seul Chiapas et se différencie de tout parti politique.

En effet, ceci n’est pas une promesse de changement comme le ferait n’importe quel sauveur charismatique de la gauche, du genre de ceux qu’on trouve au Mexique ou en Europe. Quand ils prétendent « démonter le pouvoir d’en haut pour le reconstruire d’en bas », ce n’est pas un programme mais une réalité qui veut se faire connaître à travers toute la géographie américaine, des Sioux du Dakota aux Mapuche du Chili. Comme l’affirme Jérôme Baschet, rencontré à San Cristóbal, « cette candidature ne signifie aucun renoncement à l’autonomie, elle est un moyen de trouver un biais offensif et défensif pour permettre aux communautés attaquées par l’État et les narcotrafiquants de se retrouver et de tisser des liens. Le but n’est pas d’être élu mais de continuer à inventer une autre réalité ». Passer par un village zapatiste, c’est croiser une école et une clinique autonomes, mais aussi une junta de buen gobierno dans laquelle « le peuple commande et le gouvernement obéit ». Pour programme, il y a donc 23 ans de rébellion zapatiste, 500 ans de résistance indigène. La campagne aura pour enjeu principal de faire connaître ceux qui s’organisent déjà, et de sortir de la marginalisation médiatique et politique.

Ceci n’est pas un projet de gouvernement indigène de « développement »
Comme le craignent les plus farouches anti-électoralistes. Partout et tout le temps, disions-nous, l’État mexicain attaque les Indiens et les évince de leurs terres. Mais que ce soit contre des projets miniers ou de gazoduc dans le Michoacán, que ce soit les Mayas contre l’agriculture transgénique dans le Yucatán, ou contre des projets d’autoroute et d’hôtel dans le Quintana Roo ou le Chiapas, les communautés ne luttent pas contre ce qu’elles appellent des « projets de mort » pour les gérer elles-mêmes et en récupérer les fruits pourris. « Les Indiens sont attachés à ce qu’ils appellent leur Terre-mère », nous rappelle Oscar. Et ils entretiennent avec elle un respect mutuel et un équilibre dictés par une cosmologie qu’un Occidental peine à saisir.

Pour reprendre les mots du compa du CSPCL, « les gens qui vont participer au Conseil indigène de gouvernement, c’est Tila, qui a brûlé et détruit son palais municipal après en avoir chassé les fonctionnaires ; c’est Cherán, qui a pris les armes contre les narcos et banni les partis politiques au profit d’un gouvernement collégial nommé par assemblées de quartier ; c’est les Yaquis et leur gouvernement traditionnel ; c’est Xochistlahuaca qui avait créé sa commune autonome, etc. » Bref, pas vraiment des courtisans de palais.

Ceci n’est pas un article sur une candidature...
ou une non - candidature - d’un groupe armé, ou d’un groupe armé qui soutient un conseil indigène, ou d’autre chose encore. C’est plutôt, si l’on a bien saisi les motifs du CNI et de l’EZLN, une occasion saisie de profiter du coup de projecteur porté sur le Mexique pour faire part de ces expériences d’autonomie et de résistances - qui sont peut-être plus puissantes ici que nulle part ailleurs dans le monde - à la dépossession, au saccage environnemental et culturel, à la prolétarisation.

Avec aussi quand même des doutes, comme ceux qu’émet Felipe, de l’association Espoir Chiapas : « Voyons s’ils vont réussir à se rapprocher des groupes de luttes citoyennes et des syndicats, voyons s’ils vont réussir à rassembler au-delà du CNI. » Et faire de cette lutte contre le « système-monde capitaliste », comme on dit ici, une lutte universelle qui dépasse la question indienne, tant le rouleau compresseur industriel détruit le monde, partout et tout le temps. Paroles de non-Indigènes de passage dans le Sud-Est mexicain, et en lutte contre le système-monde depuis le sud-est des Flandres !


Notes


[1Communiqué de l’EZLN, « Une histoire pour essayer de comprendre », 17 novembre 2016.



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