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Les véritables causes de l’intervention américaine en Irak


paru dans CQFD n°102 (juillet-août 2012), rubrique , par Gilles Lucas
mis en ligne le 17/09/2012 - commentaires

Idéal en vacances sous le cagnard, une bonne histoire dans l’ombre des services de renseignements. Revenons donc sur les tribulations de Rafid Ahmed Alwan al-Janabi qui se retrouve en fort mauvaise posture en cette fin d’année 1998.

Responsable au sein de l’unité de maintenance de la société irakienne de cinéma et de télévision Babel TV, sise à Bagdad, il sait qu’un mandat d’arrêt a été délivré contre lui. Le motif ? Il aurait détourné 1,5 million de dollars des caisses de l’entreprise dans laquelle il travaille. Il parvient à fuir et arrive, après de multiples pérégrinations, à Nuremberg (Allemagne) à l’hiver 1999. Enfermée dans ce lieu à l’aspect pénitentiaire réservé aux demandeurs d’asile, il sollicite l’autorisation d’aller visiter la ville toute proche. Cette demande écrite suscite l’attention des services de renseignements teutons (BND), friands de ressortissants étrangers venus des pays arabes, et surtout d’Irakiens pouvant éventuellement fournir des bribes d’informations sur les proches de Saddam Hussein, sur l’armée irakienne, voire sur les armes de destruction massive (ADM) dont la presse et les dirigeants occidentaux ne cessent à l’époque de parler. Le demandeur d’asile raconte prestement qu’il a travaillé dans la Commission de l’industrie militaire destinée à la recherche de nouvelles armes. Et le nouvel arrivant sur le sol germanique se fait prolixe. Au bout de plusieurs réunions, il appert qu’il détient un grand nombre d’informations inédites et précises. Ce que confirme un professeur de biologie, lui-même appointé par les services, venu assister ses collègues lors des interrogatoires. Il explique que si les inspecteurs internationaux à la recherche d’ADM n’ont rien trouvé, c’est parce que l’armée irakienne utilise des laboratoires montés sur des camions. Il précise qu’au moment de son départ, une de ces unités était déjà en fonction et que le régime prévoyait alors d’en fabriquer six autres. Pour preuve de la dangerosité de l’affaire, il affirme qu’un accident causant la mort de douze personnes a eu lieu sur l’un des sites.

L’information remonte la chaîne hiérarchique de l’État allemand jusqu’à finalement aboutir sur un bureau de la Maison Blanche à Washington. Les dénégations d’un neveu de Saddam Hussein, lui-même en exil depuis 1995, n’y font rien. Les services français, anglais, israéliens et étasuniens croient dur comme fer cet Irakien capable de dessiner dans le détail les plans des sites ainsi que les camions incriminés. Les Américains envoient un satellite dont les images infirment les propos de Rafid : la hauteur du passage d’entrée de l’usine empêche toute circulation de véhicules de grandes tailles. Qu’importe. Même si quelques-uns de ces interlocuteurs commencent à le suspecter de mythomanie, le transfuge irakien est placé sous protection des services allemands, naturalisé, pourvu d’un bel appartement et d’un revenu conséquent. L’heure n’est plus aux tergiversations après l’attentat du 11 septembre 2001. Les faucons américains veulent attaquer l’Irak sans évidemment dévoiler les raisons plus obscures qui les animent, depuis le bizness du lobby-militaro industriel jusqu’à la mégalomanie la plus tordue de ses dirigeants. Leurs missions officielles : exporter la démocratie et liquider un criminel. Sans avoir jamais rencontré Rafid Ahmed Alwan al-Janabi, la CIA bricole maquettes, photos aériennes qu’elle va fournir au secrétaire d’État Colin Powell qui devant le Conseil de sécurité de l’ONU, le 5 février 2003, agitera une éprouvette remplie de supposées souches d’anthrax « similaires à celles dont dispose Saddam Hussein » pour justifier l’assaut militaire contre l’Irak.

Las ! Les troupes américaines vont revenir bredouilles de leur chasse tous azimuts aux ADM. En territoire irakien, sur le site même décrit par Rafid, il est confirmé qu’effectivement aucun camion ne pouvait ni entrer ni sortir. Quant aux poids lourds suspects, ils étaient destinés à transporter de l’hélium pour des ballons-sondes météorologiques… Plusieurs centaines de morts irakiens et la démission de quelques hauts responsables de la CIA plus tard, Rafid Ahmed Alwan al-Janabi vit toujours en Allemagne sous protection du BND… La révélation totale et définitive de ses mensonges n’aura bien évidemment rien changé ni aux fondements des principes dirigeant la société occidentale, ni même à la carrière et au prestige de ses décideurs.



2 commentaire(s)
  • Le 18 septembre 2012 à 12h32, par Canard -

    Il faut sûrement lire "Plusieurs centaines de milliers de morts plus tard". Bilan humain de la guerre

    Répondre à ce message

  • Le 21 septembre 2012 à 01h21, par jimbo -

    "du lobby-militaro industriel jusqu’à la mégalomanie la plus tordue de ses dirigeants.

    Je crois que tout peut se résumer à ça.

    Le prétexte de la présence en Irak d’ADM et de liens entre l’Irak et Al Quaeda fut une mauvaise idée des faucons, et mal défendue par Bush et son équipe. C’est peut-être pour ça qu’ils hésitent sur l’Iran, vu que le prétexte est sensiblement le même. Ils attendent un "incident militaire" impliquant l’Iran pour agir je pense.

    Pour la Libye et la Syrie la méthode est meilleure : entretenir et aggraver secrètement une guerre civile, puis déclarer que c’est inadmissible et qu’il faut intervenir. Cette fois j’ai l’impression qu’il y a plus de gens qui tombent dans le piège. "Bin oui tu comprends, il faut les sauver tous ces gens", c’est ça, en allant bombarder chez eux et mettre des bandes armées - dont on ne sait finalement pas grand chose - au pouvoir. Ça ne sera pas spécialement mieux qu’avant, on aura participé à tout bousiller, mais on aura fait tourner le business de guerre, donc ça c’est quand même pas mal quoi.

    Répondre à ce message

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