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Wild Wild Capitalism


paru dans CQFD n°181 (novembre 2019), rubrique , par Iffik Le Guen, illustré par
mis en ligne le 09/01/2020 - commentaires

Entre la fin de la guerre de Sécession et l’aube du XXe siècle, les États-Unis vont connaître la plus fulgurante période de développement économique (jusqu’au boom chinois des années 1990). Pour le plus grand profit d’une petite élite politico-industrielle entrée dans la postérité sous le nom de « barons voleurs ».

Par Plonk & Replonk {JPEG}

Les blases sont connus et renvoient à un âge d’or du capitalisme étatsunien : Rockefeller, Morgan, Carnegie, Vanderbilt. Un système magique qui aurait transformé les loqueteux en milliardaires. Illusion ! Ils sont issus à 90 % des petite et grande bourgeoisies comme l’a montré « une étude portant sur les origines de 300 dirigeants de l’industrie textile, des chemins de fer et de l’aciérie des années 1870 » [1]. Au vrai : des voleurs.

La collusion et la corruption furent en effet monnaie courante chez ces industriels et leurs complices : membres des gouvernements, parlements, tribunaux et... présidents. Ainsi la ligne ferroviaire reliant la côte Ouest à la côte Est s’est construite au prix de centaines de milliers de dollars de pots-de-vin et de dizaines de millions de détournements de fonds publics. Si on leur accole le titre de baron, c’est parce qu’ils font payer leur réussite à des armées de lumpenprolétaires récemment débarqués sur le sol américain : des milliers d’Irlandais et de Chinois se tuent à la tâche (littéralement, à cause des conditions climatiques extrêmes et des attaques des Indiens) pendant quatre ans pour construire des milliers de kilomètres de voies avec un ou deux dollars par jour en guise de rémunération. Pour mettre définitivement le pays en coupe réglée, ces barons voleurs constituèrent de puissantes ententes regroupant compagnies ferroviaires, banques et compagnies d’assurance pour commencer. Puis vint le tour de la métallurgie, du pétrole et des réseaux de communication. « Ces industries furent en fait les premiers bénéficiaires de cette sorte d’ “État providence”. »

Pour mater les révoltes qui ne manquèrent pas d’éclater, la caste au pouvoir déploya l’arsenal classique. Elle stipendia une classe intellectuelle déversant des flots de propagande dans toutes sortes de feuilles de chou, joua sur les divisions ethniques au sein des ouvriers (enrôlant les Irlandais dans la police notamment) et eut recours à diverses milices quand le contrôle des événements fut près de lui échapper. On prête même à Jay Gould, patron de quatre compagnies de chemin de fer, une sentence pour le moins explicite : « Je peux embaucher la moitié de la classe ouvrière pour tuer l’autre moitié. »

Vraie ou fausse, la phrase traduit la mentalité de ces barons voleurs : il n’y a rien que l’argent ne puisse acheter. De la parole aux actes, Gould régla un contentieux commercial avec Vanderbilt en envoyant une bande de nervis, le Hell’s Kitchen Mob, tabasser les soutiens de son rival. À plusieurs reprises, ce furent de véritables batailles rangées qui opposèrent les ouvriers en grève et les sicaires de l’agence Pinkerton (pour laquelle Dashiell Hammet, l’auteur du Faucon maltais et surtout de La Moisson rouge, a travaillé pendant cinq ans). Dans les années 1880, les États-Unis connurent une situation pré-révolutionnaire avec de multiples appels à la grève générale voire à l’insurrection armée lancés par des syndicats naissants. De 1881 à 1885, le pays enregistra pas moins de 500 grèves par an et le mouvement gagna toutes les catégories sociales, y compris la population noire et les détenus, déjà nombreux à l’époque. 1886 constitua un point culminant avec le grand appel à la grève générale du 1er mai et la répression féroce qui s’ensuivit. Sonnés par la grande crise économique de 1893, les prolos ricains cherchèrent une issue politique à travers l’émergence d’un mouvement « populiste ». Mais c’est là une autre histoire…

Iffik Le Guen

Notes


[1Toutes les références et citations sont tirées de : une histoire populaire des États-Unis, Howard Zinn, Agone.



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