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Forabandit

Le retour des clochards célestes


paru dans CQFD n°119 (février 2014), rubrique , par Aristide Bostan, illustré par
mis en ligne le 07/04/2014 - commentaires

Après quelques années passées à roder les morceaux de son premier album sur les routes, le trio franco-irano-turc Forabandit remet le couvert le 12 mai avec un deuxième opus. Résumé des épisodes précédents et avant-goût de ce qui se trame en compagnie du Marseillais Sam Karpienia et du Stambouliote Ulas Özdemir.

CQFD : Forabandit, c’est un nom intrigant et un trio surprenant… Est-ce que vous pouvez nous raconter un peu l’origine du groupe ?

Photo de Thomas Dorn. {JPEG} Forabandit : D’abord, le nom vient de l’occitan «  forabandir », qui veut dire « exclure », « mettre au ban »… le forabandi, [le forban- ndlr], c’est un peu le vagabond, celui qui est en dehors de la normalité, qui suit son propre chemin. On a rajouté le « t » à la fin, comme un clin d’œil au bandit – ça prête à confusion, d’ailleurs !

On s’est rencontrés en 2009, grâce à une amie commune. Le projet originel, c’était de mélanger la musique des troubadours et la musique ashik [1], les troubadours anatoliens. Le projet s’appelait « La sublime porte », ça parlait de la magie de l’amour, de la mystique… C’était censé durer une semaine de résidence suivie d’un concert, mais ça s’est très bien passé et ça nous a donné envie d’aller plus loin. On a donc continué comme un « vrai groupe », Forabandit est né et on a enregistré le premier album assez rapidement.

Ces traditions musicales, vous avez cherché à les respecter à tout prix, ou au contraire, vous vous en êtes emparés assez librement ?

On s’est approprié le patrimoine des troubadours et des ashiks pour développer une identité personnelle, en introduisant par exemple des thématiques contemporaines et de la critique sociale. C’étaient des poètes de la vie quotidienne qui avaient un regard très acéré sur leur environnement, leur société – c’est la situation des poètes dans toute société, d’ailleurs. On a essayé de rester dans cet esprit, par exemple en croisant l’évocation de la Commune avec une chanson d’Emekçi, un chanteur turc révolutionnaire des années 1970, qui vit maintenant en Allemagne. Même si la musique des troubadours et des ashiks remonte au Moyen Âge, on n’a pas l’impression de jouer de la musique médiévale. Et si nos instruments paraissent anciens, ils sont bien vivants et ne sortent pas du musée : la mandole est née dans les années 1950 en Algérie, le saz existe depuis longtemps, mais c’est un instrument très contemporain, très joué.

Aujourd’hui, Forabandit est un mélange de beaucoup de choses. La base est solide : à partir de là, on développe. On s’inspire de musique du Portugal, d’Iran, du Kurdistan… Le premier album, c’est comme un pont, alors que pour le second sur lequel on travaille en ce moment, c’est surtout de la composition.

Comment fonctionne la création à trois ?

On prend notre inspiration un peu partout. Parfois, ça vient d’un film, ou d’un livre que l’un d’entre nous lit… on partage tout ça, on discute, on se pose des questions… C’est toujours un processus de recherche, musicale et politique. Des fois ça marche, des fois pas ! On crée seulement quand on est ensemble, donc en résidence ou en tournée.

Il n’y a pas de leader. C’est vraiment intéressant… et parfois explosif. On a chacun notre fierté, nos exigences ou notre singularité, et ce n’est pas toujours facile de s’accorder. On apprend à s’accorder progressivement les uns aux autres dans cette relation horizontale, qui comporte son lot de conflits potentiels. Les incompréhensions dues à la langue peuvent être aussi source de complexité, mais ce n’est pas forcément négatif : en turc, par exemple, il y a toute une poésie ésotérique qui ne peut pas se comprendre sans en connaître le contexte. Ce n’est pas qu’une histoire de traduction.

Pour le premier album, on ne se connaissait pas, on venait de traditions différentes. Maintenant, c’est plus dynamique : plus on joue, plus on développe un feeling collectif.

Vous avez l’impression que les choses coulent plus facilement aujourd’hui qu’au début, que vous pouvez maintenant vous concentrer sur le fait de jouer, juste jouer, sans chercher à vous justifier ?

Pour nous c’est important de ne pas nous justifier, de juste donner ce qu’on a à donner. Quand on joue, on ne parle pas. On ne fait que ressentir. On n’a rien à prouver. D’ailleurs, rien ne nous oblige à continuer Forabandit, on a chacun des projets qui tournent : à l’extrême, on n’a pas besoin de jouer de la musique, on préfèrerait aller à la pêche ! Mais c’est une histoire de besoin.

Il y a une grosse différence entre le premier album et le deuxième album : dans le premier album, on a beaucoup intellectualisé, explicité. C’est un passage nécessaire, parce que personne ne nous connaissait, mais finalement, la musique parlait d’elle-même. Ça se voit très bien dans les concerts : si les gens captent ce qu’on essaie de transmettre, ça se ressent. La musique de Forabandit est multi-rythmique, multi-langage, multi-mélodique… On ne sait pas vraiment d’où ça vient, on pourrait te raconter beaucoup de choses, mais pas te dire précisément d’où ça vient.

Parlez-moi de cet album en construction…

Il tourne autour de quelques thématiques, l’exil, les voyages, les rencontres, l’amour encore… Sans être aussi explicite que dans le premier, tout est là, ancré. On se permet des choses un peu barrées, un peu dadaïstes, aussi, on s’amuse. On s’empare beaucoup de la langue : on chante en kurde, en anglais, en français... Rien n’est jamais figé, on est en mouvement permanent. Dans le fond, peut-être que Forabandit est un port !

La musique est plus puissante, plus agressive, plus rock’n’ roll. On enregistre au studio Vega, à Carpentras. Ils ont une console légendaire, la même que celle des studios Abbey Road : on va enregistrer la base en analogique, avec un son un peu sale, très seventies. On travaille avec Bertrand Montandon, un ingénieur du son qui vient du rock et qu’on a rencontré il y a deux ans. Il a bossé avec Bertrand Cantat et pas mal de groupes marseillais. Il a trouvé qu’il y avait un feeling expérimental dans notre musique... Ce qu’on cherche, c’est le bon équilibre entre les instruments acoustiques et une âme rock. Et puis on va essayer de travailler un peu plus le son : dans le premier album, il n’y avait aucun effet, rien.

L’heure de l’amplification a sonné, alors ?

Non, ça ne nous paraît pas nécessaire. Être en acoustique, ça nous permet de jouer dans le plus d’endroits différents possibles : on a joué en prison, par exemple. Mais ça veut aussi dire qu’on peut travailler dans la cuisine ! Et puis franchement, le punk contemporain, c’est trop souvent Lady Gaga avec de la distorsion… Être punk, aujourd’hui, c’est jouer en acoustique !


Notes


[1En turc ashik, littéralement « amoureux ».



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Par Aristide Bostan


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