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RAP

La solitude du rappeur de fond


paru dans CQFD n°113 (juillet 2013), rubrique , par Mathieu Léonard, Sidi Gaston, illustré par
mis en ligne le 09/10/2013 - commentaires

Rocé est un rappeur singulier. Discret mais déterminé, il connaît la force du long terme sur le buzz médiatique, à l’instar de son père, Adolfo Kaminsky, faussaire au service de la lutte contre le nazisme puis contre le colonialisme. Rencontre avec une des plus fines lames de la scène rap.

CQFD : Peux-tu nous résumer ton parcours dans le rap ?

Rocé : J’ai commencé à rapper au début des années 1990 en découvrant les premiers rappeurs français sur radio Nova. Le côté assez sportif de faire des rimes et de s’exprimer avec l’argot de notre génération m’a donné envie de faire la même chose. J’ai fait ça comme une activité extrascolaire, comme du basket ou du foot. Mes influences initiales viennent des NTM ou Ministère Amer et un peu du rap américain avec Public Enemy, Gangstarr ou Krs One. J’ai grandi dans le 94 (Val-de-Marne), c’est de là qu’est sorti mon premier morceau sur l’album des Different Teep (Mafia K’1 Fry) en 1997, puis j’ai continué mon parcours de manière beaucoup plus solitaire en sortant un 1er album, Top départ, en 2001.

Par Yann Lévy {JPEG}

Ton dernier opus, Gunz N’Rocé, sonne résolument hip hop et rappelle ton premier disque. En clair, le triptyque grosse caisse, charley, caisse claire est clairement mis en avant et l’énergie du texte rappé arrive là-dessus pour nous entrainer comme dans un combat de boxe.

On reconnaît un bon rappeur lorsqu’il sait rapper sans artifice extérieur. C’est comme pour la nourriture, un bon plat n’est pas forcément celui qui a le plus d’ingrédients. Le rap c’est surtout des phrases bien placées et des jeux rythmiques. Je reviendrai toujours à la base, parce que c’est là que les vrais enjeux artistiques se passent. En France, paradoxalement, le rap, qui est la musique qui se vend le plus, n’est toujours pas accepté et assumé comme tel. Les médias auront toujours envie de dire « cet artiste fait du rap, mais ce n’est pas comme les autres », «  il fait du rap mais il aime la chanson », « il fait du rap mais il a écrit un livre sur la banlieue », etc. Donc à un moment, dans cette ambiance de justifications constantes et de repentance des rappeurs, être original c’est faire un album de rap, tout simplement.

Auparavant, tu avais aussi exploré d’autres horizons en invitant Archie Shepp, saxophoniste légendaire de freejazz, sur deux morceaux du sublime album Identité en crescendo (2006).

J’ai voulu rencontré Archie Shepp lorsque je construisais Identité en crescendo car je découvrais le monde du free jazz, monde dans lequel la posture est aussi importante que la musique. Monde dans lequel l’engagement est au cœur du débat musical. Musique qui a accompagné les luttes de libération, j’y ai trouvé beaucoup de similitudes avec mes préoccupations.

Je savais qu’Archie Shepp avait un pied-à-terre en France. Lorsque je l’ai rencontré, nous avons beaucoup parlé musique et politique. Tout ce que le rap a subi, le schéma de récupération médiatique, le contrôle des artistes par les grosses radios, etc., je sais que le jazz aussi est passé par là. Certains comme Archie Shepp ont choisi de faire une musique qu’on ne peut pas récupérer parce qu’elle n’est pas plaisante au plus grand nombre. Aujourd’hui, c’est un ami et je fais partie de sa formation Born Free avec laquelle on a pu jouer dans beaucoup de pays européens.

« Si peu comprennent » (2010) est un de tes titres phares, qui détonne par son côté conscient et « adulte ». Comment a-t-il été accueilli ?

Les gens l’ont compris au final. C’est un morceau que j’avais besoin d’écrire pour balayer les étiquettes qu’on a souvent voulu coller au rap et dans lesquelles certains rappeurs eux-mêmes commençaient à se complaire pour avoir accès aux grosses radios. Cette industrie ne te laisse que deux choix : faire le gangster ou faire le gentil clown qui acquiesce sans broncher. Faire le voyou décérébré ou bien faire le jeune repenti qui remercie la République d’avoir fait de lui un citoyen aliéné. Quoi qu’il arrive, tu existes pour eux, ni pour toi ni pour les tiens. Tu amuses leur galerie. Tu ne déranges pas. Dans ce morceau, il y a une phrase qui a marqué beaucoup de gens « Le prenez pas pour une insulte mais je suis l’un des seuls trentenaires à rapper comme un adulte ».

Sur ton dernier album, il y a un morceau qui s’appelle « Habitus » et qui aborde la question du déterminisme social.

Cela part d’un concept sociologique, qu’on trouve chez Durkheim et repris par Bourdieu, qui décrit le fait de transporter avec soi son environnement social. Ce que je traduis dans ma vie et dans ce rap par : je transporte avec moi mon quartier, les gens perçoivent mon quartier dans ma façon de m’habiller, ma démarche, mon argot. Or, tout le monde transporte son environnement à travers sa manière d’être, les riches aussi. L’inégalité commence lorsque l’on décide de faire une hiérarchie des manières d’être et la manière avec laquelle les institutions vont se permettre de traiter les citoyens qui sont en bas de leur hiérarchie (tutoiement, fouille, interpellations abusives). Ce qui n’est pas le moindre des paradoxes pour le pays des droits de l’homme.

Être auteur-compositeur de rap permet-il de vivre de son travail sans avoir recours à la fausse monnaie ?

Pour ma part oui, même si je n’ai jamais pu m’empêcher de multiplier les plans B, à cause d’un tempérament hyperactif. Aussi, à notre époque, vivoter grâce aux avances de la maison de disque, ce n’est plus le modèle standard. Aujourd’hui c’est la débrouille, tu dois savoir tout faire, le rôle du directeur artistique, le rôle du manageur, tout ça dépend de toi. Et si y a pas d’argent pour promouvoir le projet ? Bah, tu vas bosser. Et c’est très bien comme ça. Il ne faut pas confondre la musique et l’industrie du disque. Je choque des gens quand je dis ça, mais pour moi, plus l’industrie du disque va mal, plus la musique va bien. Quand l’industrie cesse de tout ficeler, c’est là que les vieux réseaux se brisent et que se créent de nouvelles énergies. C’est là que l’objectivité artistique reprend la place qu’elle avait laissée au consensus, au piston, au copinage incestueux des majors.

Quand on pense à ton engagement dans le rap, on ne peut s’empêcher de le relier à ton histoire familiale : en quoi le parcours extraordinaire de ton père, Adolfo Kaminsky [1], qui a été en quelque sorte dans l’underground de la grande histoire des résistants à l’oppression, est-il une source d’inspiration ?

Le parcours de mon père est un exemple. Ça m’a donné la conscience du « long terme ». Il a sauvé des milliers de vie, il a formé des réseaux de faussaires, il a passé la majeure partie de sa vie dans la clandestinité, si bien que beaucoup de ses proches pensaient qu’il était mort jusqu’il n’y a pas très longtemps. C’est seulement aujourd’hui qu’il peut observer le résultat du combat de toute une vie. Combat qui pour lui est la « moindre des choses » vu qu’il considère qu’il a agi en tant qu’humaniste. Trop humaniste pour cette humanité.

Du coup dans ma vie de tous les jours, je ne suis pas impressionné par grand-chose. Les Mesrine ou les Che, les révolutionnaires de la cause du bout de leur nez, pleins de testostérone et de belles phrases hystériques, ne me touchent pas. Je ne suis sensible qu’aux combats discrets construits sur le long terme, et où la lumière est posée sur une idée plutôt que sur la personne qui en parle. Un jour, j’espère pouvoir écrire un texte sur mon père, oui.

Mon père est allé à contre-courant des discours dominants en faisant ce qu’il faisait. Je ne pense pas qu’on puisse s’imaginer la force de son courage solitaire, surtout à notre époque où l’on a besoin de publier sur les réseaux sociaux la moindre bonne action, avec le besoin immédiat d’être applaudi.

Quel regard portes-tu sur la parole des rappeurs [2] qui cherche à se libérer outre-Méditerranée et aux embûches qu’elle rencontre ?

Ils se battent pour changer le monde et ils sont courageux. Je trouve que la liberté d’expression est un bon baromètre pour avoir une idée des dirigeants du pays dont on parle. Pourtant quelque chose me dérange dans la manière bien « française » de décrypter ce qui se passe ailleurs, sous un angle très ethnocentré. En France, j’ai l’impression que les gens se disent « T’as vu ? ça y est, ils vont être comme nous ! ». Heu… j’espère pas pour eux. Ils sont peut-être en avance sur nous, la preuve, ils se révoltent. Et je n’espère qu’une chose, c’est que quand un pays se révolte, il avance dans la cohérence de sa propre culture, plutôt que dans l’aliénation postcoloniale.

D’ailleurs si nous prenons comme baromètre la liberté d’expression, la France, vue de l’extérieur comme de l’intérieur, ne se porte pas très bien non plus. Si je me cantonne au rap, je pense à NTM avec « J’appuie sur la gâchette », à Ministère AMER, à Mr R, à Youssoupha, à Sniper, Médine, La Rumeur, Orelsan et la liste est encore longue, je pense.

Propos recueillis par Sidi Gaston et Mathieu Léonard


Notes


[1Voir sa biographie écrite par Sarah Kaminsky, Une Vie de faussaire, Calmann-Lévy, 2009. Et CQFD n°72 : « La vraie vie d’un faussaire ».

[2On évoque ici le rappeur marocain El Haqed qui a passé des mois en prison pour son insolence envers le roi, ou encore le Tunisien Weld El 15 qui avait écopé d’une sentence de deux ans de prison ferme, commuée, le 2 juillet, à 4 mois avec sursis, pour avoir traité les policiers de « klebs ».



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