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Le procès du feu


paru dans CQFD n°117 (décembre 2013), rubrique , par Nicolas Arraitz, illustré par
mis en ligne le 29/01/2014 - commentaires

Mardi 26 novembre, au tribunal de grande instance de Marseille, se tenait le procès de Mohamed Hamza et Djamel Benamar, deux sans-papiers tunisiens accusés d’avoir, le 9 mars 2011, tenté d’incendier le Centre de rétention administrative (CRA) du Canet.

Derrière la cloison de bois qui sépare la cour du public, on doit tendre l’oreille pour capter les échanges – le vrombissement de la clim’ n’arrangeant rien. Après un interminable exposé des pièces versées au dossier face à une salle comble, le juge a cédé la parole au procureur, Marie-Blanche Régnier. Et celle-ci a bluffé son monde en évoquant le caractère inhumain « des usines à éloigner » que sont les centres de rétention. Elle a fustigé « la politique du chiffre  » – coup de griffe au gouvernement précédent de la part d’une affiliée au Syndicat de la magistrature. L’ombre des drames récents de Malte et Lampedusa, que la magistrate cite, plane sur une salle étroitement quadrillée par des policiers en uniforme et en civil. De l’autre côté de la barrière, Dame Régnier fustige la «  forteresse Europe  », « dans un monde où les marchandises circulent plus librement que les personnes ». «  Inévitablement, cela produit des drames humains », constate-t-elle – avant de conclure que cela ne justifie en rien les actes commis ce jour-là.

Par L.L. de Mars. {JPEG}

Le 9 mars 2011, alors que le printemps arabe embrase l’Afrique du Nord, plusieurs départs de feu enfument le CRA du Canet, à Marseille. L’incendie s’est déclaré dans la salle de télévision du 1er étage, puis dans trois chambres du rez-de-chaussée. Une quinzaine de personnes, dont un policier, sont intoxiquées par la fumée noire que dégagent les matelas en se consumant – trois sans-papiers s’enfuiront d’ailleurs de l’hôpital. Quinze retenus sont placés en garde à vue sur la foi des images de vidéosurveillance – 80 caméras scrutent le centre – où on les voit déambuler avec leur matelas roulé sous le bras et/ou fumant une cigarette. Six d’entre eux sont incarcérés aux Baumettes, dont quatre seront libérés au bout d’un mois, après avoir accepté de « charger » les deux Tunisiens [1], inculpés dans la foulée de « dégradation de biens avec mise en danger d’autrui ». Ces deux coupables idéaux seront libérés à leur tour sous contrôle judiciaire – avec pointage hebdomadaire au commissariat et interdiction de quitter le territoire – et attendront « libres » l’instruction du procès, qui a donc lieu deux ans et demi plus tard.

Le 26 novembre, au dernier moment, la directrice du CRA du Canet, convoquée en qualité de témoin bien qu’elle ait été absente le jour des faits, tient à se porter partie civile pour pouvoir assister aux débats. Mal lui en prend. Mise sur le gril par le juge – « Vous avez l’air sur la défensive, madame, vous devriez être sereine à l’idée d’aider à faire la lumière sur ces événements » –, elle est prise en flagrant délit de mensonge, affirmant que des exercices anti-incendie sont régulièrement menés dans le centre. Affirmation contredite quelques minutes plus tard par la directrice de Forum-Réfugiés, l’association chargée d’assister les retenus. L’avocat des prévenus, Philippe Chaudon, la titillera ensuite sur les qualités de la « prestation hôtelière » de son centre après avoir rappelé une fermeture temporaire pour cause de cas répétés de légionellose.

Le 8 mars 2011, veille de l’échauffourée, un policier aurait entendu Hamza déclarer à la cantonade : «  Si on me renvoie en Tunisie sans ma femme, je fous le feu ! » Un témoin assure l’avoir vu crier par la fenêtre une consigne en direction de Benamar : « J’ai mis le feu en haut, allume-le en bas. » Mais aucune preuve ne vient étayer des accusations proférées par des étrangers menacés d’expulsion et qui se sont visiblement défaussés sur leurs deux camarades pour éviter la prison.

Après que le ministère public a requis un an de prison dont quatre mois avec sursis, le juge corse l’addition : un an ferme, sans sursis. Mais pas de mandat de dépôt : les deux accusés ayant déjà purgé trois et quatre mois de préventive, la porte reste ouverte pour un aménagement à négocier avec le juge d’application des peines (JAP). Il faudra prouver sa volonté d’insertion : boulot, famille, domicile fixe… Pour se voir finalement agrémenté d’un bracelet électronique. Ce qui ne devrait pas trop poser de problème pour Mohamed, père d’une petite fille née en France. « On a jeté en pâture des individus pour boucler des procédures le plus rapidement possible. Ceux qui accusent sont ceux qui ont bénéficié d’un non-lieu. Et si c’était simplement un type amoureux de la femme avec qui il a eu un enfant ? », a plaidé maître Chaudon.

Contrairement aux témoignages à charge qui dépeignent deux coupables isolés en proie à une crise de nerfs, la directrice de Forum-Réfugiés se souvient d’avoir reçu Mohamed Hamza dans son bureau peu avant les faits : « Il était zen. » Ce 26 novembre, en filigrane, c’est le procès de la rétention qui se jouait une fois de plus. Et pour ne pas trop l’avouer, il fallait juger discrètement deux histoires particulières, deux parcours clandestins, comme s’il ne s’agissait que d’anodines anecdotes. Le dénouement aura bientôt lieu devant le JAP.

Illustration de L.L. de Mars.


Notes


[1Début 2011, plusieurs milliers de Tunisiens avaient abordé l’île de Lampedusa, à la faveur de la « Révolution de jasmin » contre le régime de Ben Ali, et depuis, les États français et italiens se les renvoyaient comme des balles de ping-pong, évoquant même la possibilité de fermer leur frontière commune et, pourquoi pas, de solliciter l’agence européenne Frontex pour la surveiller…



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