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Le prix de la guerre des prix


paru dans CQFD n°116 (novembre 2013), rubrique , par Olivier Cyran
mis en ligne le 19/12/2013 - commentaires

Sumaya Khatun n’a que seize ans, mais c’est déjà une « vétérane » de guerre. La guerre à laquelle elle a survécu de justesse, et qui menace à présent de l’achever pour de bon, est celle qui oppose les grandes marques de fringues occidentales à leurs quatre millions d’ouvrières bangladaises. Une guerre sale, impitoyable, sans répit et sans refuge, où les commandes de bénards pour petits consommateurs de pays riches tuent aussi sûrement qu’un tapis de bombes.

Le 24 novembre 2012 en fin d’après-midi, Sumaya trime sur sa machine à coudre de l’usine Tazreen Fashions lorsque retentit l’alarme à incendie. Son employeur, Tuba Group, fournisseur attitré de Disney, de Carrefour, de Wall-Mart et du mercanti français Teddy Smith, a donné des instructions très fermes à ses contremaîtres : les issues de secours doivent rester verrouillées en toutes circonstances pour dissuader la main-d’œuvre, payée 30 euros par mois pour six jours de corvée par semaine, d’exfiltrer un T-shirt ou deux. Piégées dans les flammes, au moins cent douze ouvrières périront brûlées vives ou en sautant par les fenêtres. Sumaya a de la chance : elle se jette du quatrième étage et survit au cauchemar. Mais des symptômes inquiétants ne tardent pas à apparaître. Aux pulsions suicidaires nées de son traumatisme psychologique s’ajoutent des saignements de nez, des œdèmes au visage et une cécité totale de l’œil droit. En juillet 2013, on lui diagnostique une tumeur cancéreuse dans les sinus et les cavités orbitaires. Une conséquence peut-être des fumées toxiques inhalées dans l’incendie, ou d’une exposition trop longue aux produits chimiques dont raffole l’industrie textile, et que l’on devine peu propices à l’épanouissement d’une adolescente.

Pour se sortir d’affaire, Sumaya aurait besoin de trente-trois séances de radiothérapie. Mais comment réunir les 2 600 euros d’avance que l’hôpital lui réclame ? Depuis l’incendie, la gamine et sa famille crèvent littéralement de faim. À l’instar des autres survivantes et de leurs proches, ils n’ont reçu qu’une poignée de piécettes et quelques sacs de riz en guise de réparation. L’État bangladais et le patronat local s’en lavent les pognes, tout à leur souci de « rassurer » les investisseurs étrangers. Quant aux prestigieux clients de Tuba Group, ils ont refusé tout net de verser le moindre sou de dédommagement à leurs victimes. À la guerre comme à la guerre. Ou pour le dire comme Carrefour : «  Les prix bas, la confiance en plus. »



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Par Olivier Cyran


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