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Les vieux dossiers d’Iffik

Le bon temps des colonies


paru dans CQFD n°82 (octobre 2010), rubrique , par Iffik Le Guen
mis en ligne le 25/02/2011 - commentaires

HUIT MAI 1945. Une manifestation traverse les rues de Sétif pour fêter la libération et réclamer l’indépendance de l’Algérie. Au premier rang, un scout algérien brandit le drapeau vert et blanc frappé du croissant et de l’étoile rouges. Soudain, une traction s’arrête en travers de la rue, un homme, chapeau et costume, en jaillit et tente d’arracher l’étendard des mains du scout qui résiste. L’homme sort un flingue et tire sur le gamin. C’est le début d’un déchaînement de violence aveugle qui plonge la ville, surtout les « indigènes », dans un effroyable bain de sang. Telle est l’histoire racontée par le dernier film de Rachid Bouchareb, Hors-la-loi. Telle est la séquence que Lionnel Luca, député UMP des Alpes-Maritimes, avait dénoncée, sans l’avoir vue, comme historiquement fausse et anti-française lors du dernier festival de Cannes. À Marseille, le 20 septembre dernier, à l’occasion de la projection en avant-première du long métrage, une poignée d’élus FN, de pieds-noirs et de jeunes du Bloc identitaire viennent manifester en vociférant des « OAS ! OAS ! », « FLN, assassin » ou en beuglant Le Chant des Africains. Laissons là ces tristes sires et replongeons-nous dans les circonstances qui ont entouré le massacre de Sétif.

Depuis la création d’un large front d’opposition en mars 1944, les partisans d’un renversement de l’ordre colonial en Algérie sont de plus en plus actifs. Par ailleurs, la diplomatie anticolonialiste des Américains, présents en Algérie depuis fin 1942, peut laisser croire à un franc soutien de leur part une fois la guerre terminée. Autour de figures comme Ferhat Abbas (modéré) et Messali Hadj (dans la clandestinité depuis 1939), le discours indépendantiste témoigne donc d’une impatience grandissante, surtout dans le très bouillant Constantinois. Las, un an plus tard, Messali, désigné entretemps « leader incontesté du peuple algérien », est arrêté et exilé, ce qui déclenchera de nombreux incidents, notamment à Alger, le 1er mai. Une semaine plus tard, dans toute l’Algérie, des cortèges spontanés célèbrent la capitulation allemande, mais à Sétif, la liesse se transforme en tueries qui s’étendront à tout le Constantinois et dont le bilan n’est certain que pour les Européens.

Que s’est-il réellement passé ? Encore aujourd’hui, les historiens s’affrontent aussi bien sur l’origine de la manifestation que sur le bilan des victimes. Pendant longtemps, la thèse de la provocation colonialiste a eu les faveurs des courants proches du parti communiste. Les colons auraient cherché à anticiper le déclenchement d’une insurrection généralisée pour décapiter le mouvement indépendantiste avant qu’il ne prenne de l’ampleur. Mais Jean-Louis Planche, premier historien à creuser minutieusement dans les archives, a montré que les miliciens armés par le sous-préfet Achiary ont mené, au hasard, l’essentiel de la répression.

Confirmation de la part de nombreux témoins interrogés par J.-L. Planche : il s’agirait d’un phénomène irrationnel de masse, entre folie meurtrière et racisme exacerbé. Exit, alors, toute volonté de soulèvement nationaliste chez les Algériens ? D’autres historiens, français et algériens (dont Mohammed Harbi), n’y croient guère. Ils révèlent ainsi qu’un projet d’insurrection existait bel et bien au plu haut niveau du front d’opposition à l’ordre colonial (dès le début de la guerre pour un courant tenté un moment par un rapprochement avec les Allemands). Cependant rien n’était organisé le 8 mai 1945, sinon une certaine préparation des esprits, d’un côté comme de l’autre. Le bilan, enfin, est exactement de 102 morts, 110 blessés, 10 femmes violées pour les victimes européennes et, très approximativement, de plusieurs milliers de morts pour les Algériens. En effet, entre les 45 000 tués revendiqués par la propagande officielle de l’État algérien et les 1 500 concédés du bout des lèvres par le ministre de l’Intérieur de l’époque, il est impossible de trancher. D’autant que le préfet de Constantine avait accepté de faire disparaître les cadavres des victimes algériennes dans des fours à chaux. Il y a donc fort à parier que le massacre de Sétif, instrumentalisé par les uns et les autres, continue de hanter les mémoires franco-algériennes, alors que se profilent les célébrations du cinquantenaire de l’indépendance.



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Par Iffik Le Guen


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