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La bataille de Sidi Bouzid


paru dans CQFD n°87 (mars 2011), rubrique , par Gilles Lucas
mis en ligne le 11/05/2011 - commentaires

C’est à Sidi Bouzid, principale ville agricole située au centre de la Tunisie, qu’ont eu lieu les premières émeutes qui ont conduit à la fuite de Ben Ali et à la transformation des rapports de force en Tunisie. Dans cette cité se croisent les deux grandes routes qui permettent d’acheminer les légumes, les fruits et les céréales dans tout le pays. De part et d’autre des deux axes, les ruelles forment de véritables labyrinthes. C’est là que, dans les jours qui ont suivi l’immolation de Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010 [1], s’est livrée la bataille de Sidi Bouzid.

Peu après le geste désespéré du jeune marchand de fruits, les manifestations virent aux affrontements, massivement filmés avec des portables et immédiatement relayés sur Facebook. La colère accumulée chez les jeunes explose. « Ils étaient prêts. Le suicide de Mohamed a été la goutte qui a fait déborder le vase… », affirme une habitante. Les quelques flics présents sur place sont débordés. Des renforts des Brigades de l’ordre public sont annoncés depuis Sousse, où vient de se jouer un match foot. La consigne circule alors dans la ville d’affamer les forces de l’ordre : aucun commerçant ne vendra quoi que ce soit aux policiers. Le ravitaillement destiné aux fonctionnaires est détruit.

C’est à la nuit tombée que, dispersés sur les toits des maisons, les « snipers par pierres » passent à l’action. « À croire que les jeunes s’entraînaient depuis longtemps pour arriver à une telle précision dans leurs tirs », raconte un témoin. Sur l’avenue qui porte aujourd’hui le nom de Mohamed Bouazizi, les tirs de caillasses se concentrent sur le commissariat et ses bâtiments mitoyens, sièges du RCD et du gouvernorat. Des « contras », contrebandiers qui trafiquent de l’essence depuis les pays voisins, distribuent des bouteilles prêtes à l’emploi. « Blèch ! C’est gratuit ! Éclatez-les ! Brûlez-les ! » Les jeunes courent de terrasse en terrasse après avoir coupé l’éclairage public.

Certains attirent les flics dans le labyrinthe de ruelles et d’impasses. Pris au piège dans cet environnement inconnu, ils se retrouvent à la merci des pierres et des bouteilles d’essence. « On était très organisés, comme une armée », explique un jeune Sidibouzien. Quand les flics lèvent les boucliers pour se protéger la tête, les tireurs visent les jambes. Et inversement. Difficile de riposter pour les bleus, confrontés au nombre d’assaillants et à l’obscurité. Les émeutiers s’aspergent le visage de Coca et de Fanta, qui, paraît-il, protègent des effets du gaz. Non loin, des femmes stimulent de leurs « you-you » les lanceurs de pierres. Un jeune est touché à la jambe par une grenade. « Ils l’ont payé très cher », raconte un commerçant. Au matin, on récupère les projectiles en prévision de la soirée et de la nuit suivantes.

Quinze jours plus tard, l’État, décidé à laver l’affront subi à Sidi Bouzid, envoie ses tueurs à Kasserine, à 90 kilomètres à l’Ouest. Depuis les toits, ils abattent plusieurs dizaines de personnes. Cette tuerie, loin d’effrayer la population, exacerbera une colère qui se propage à tout le pays. Le 14 janvier, Ben Ali et sa famille dégagent…


Notes


[1Mohamed Bouazizi est décédé le 4 janvier 2011.



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Par Gilles Lucas


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