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BD / théâtre / conférence

Dynamiter les cartes d’état-major


paru dans CQFD n°160 (décembre 2017), rubrique , par Sébastien Navarro
mis en ligne le 26/01/2018 - commentaires

JPEGNe jamais sous-estimer l’oxymore. La tension qu’il recèle, ce nœud contradictoire, vaut toutes les catalyses. Décris-Ravage. V’là un couple qui détonne. Une association qui provoque un mélange de malaise et de curiosité. Décris-Ravage, on le comprend mieux avec son sous-titre  : action d’endommager considérablement une chose en la décrivant. Des cartes des géographes aux grands récits nationaux en passant par les dévotions commémoratives  : l’Histoire n’aura jamais la gueule d’un paisible cimetière sous la lune. À ce titre, la Palestine ferait office de cas d’école, tant l’encre et le sang ont coulé pour tenter de dire de quoi ce frêle lambeau de terre était le nom. Un chantier auquel l’allemande Adeline Rosenstein a décidé d’apporter sa pierre [1]. Celle qui est à la fois comédienne, performeuse, traductrice et adepte de théâtre documentaire fait débuter son récit une dizaine d’années après la Révolution française  : « Décrire l’Égypte, ravager la Palestine », ainsi se nomme le premier épisode de la saga. Aux manettes de la campagne d’Égypte, un Bonaparte légèrement avachi sur son dromadaire. Crayonné par Alex Baladi, le Corse à bicorne affecte une mine d’aventurier faussement blasé apportant aux indigènes «  les Lumières, l’égalité de tous devant la loi… surtout devant l’impôt car il faut rapidement faire entrer de l’argent dans les caisses de façon civilisée ».

Avant d’être une bande dessinée, Décris-Ravage est une expérience qui mêle théâtre et conférence. Au centre du dispositif, Adeline Rosenstein, robe noire carrée derrière son pupitre, joue à dévoyer son public. Le récit historique a définitivement coupé les ponts avec la fresque ronronnante et linéaire. Découvrant l’ingénieuse adaptation en bande dessinée, le lecteur – même averti – devra faire avec un jubilatoire inconfort qui l’obligera à une attention de tous les instants. Des tranches de vie croisent les errements de traducteurs sommés de nous faire entendre la prose de quelque auteur dramatique du monde arabe. Illustrant l’affaire, Baladi joue du kaléidoscope  : quand son trait ne se perd pas dans quelque évocation inachevée, c’est pour épouser les contours d’un dessin frontal et figuratif. L’artiste s’intègre dans la mise en scène, fait partager ses hésitations et ratures. Avant d’adopter les codes d’une véritable guignolade où l’Empire français se résume au pigeonnant d’une drôlesse portant cocarde et bonnet phrygien. Quant aux Angliches, c’est via la houlette d’un nabot à talonnettes, affligé d’un bulbe en guise de tarin, que sont incarnées leurs sourdes manigances expansionnistes.

Parce que l’Histoire est affaire de géopolitique, il faudra bien démêler cet écheveau où s’entrecroisent les appétits des grandes puissances (France, Angleterre, Prusse) et des empires (russe, ottoman, austro-hongrois). Tour à tour ballottées et décimées par le jeu de frontières mobiles, les populations ne cessent de payer l’addition. La gestation des États-nations ne se fait pas sans le sacrifice de quelque minorité ethnique ou religieuse. Erbatur Çavuşoğlu enseigne à l’École d’art et d’architecture d’Istanbul. Il raconte comment il s’est pris en pleine poire la réalité du génocide arménien par le biais d’un bouquin prêté par un ami. Un siècle après, quelques photos continuent de lui brûler les rétines  : «  Elles ressemblaient beaucoup aux grandes photos de familles des gens de ma région. En fait, c’était les mêmes… C’est ça dont je me souviens le plus. »


Notes


[1Décris-Ravage, tomes I et II – Adeline Rosenstein et Baladi – Éditions Atrabile.



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Par Sébastien Navarro


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